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Archive for the ‘Solo(s)’ Category

Un vieux manteau de cuir, une guitare dans son étui, des billets de banques étrangères collés sur le corps et une broussaille aveugle et nuageuse : voici l’invitation au voyage de Pierre Durand.

Américains, surtout, les billets de banque. Nouvelle-Orléans, Louisiane. Ou l’histoire d’un retour aux sources du jazz, pour voir. Pour entendre. Pour s’entendre raconter, et raconter à son tour. Parce que finalement, le jazz dont il est ici question est très loin du New Orleans, mais emprunte au style ses principales qualités : spontanéité, improvisation, sincérité. Pas de trompette ou de fanfare, juste une guitare, un ticket de métro (entre les cordes sur « Emigré ») et deux blues, « When I Grow Too Old To Dream » et « Jesus Just Left Chicago », chanté par Pierre Durand lui-même. Et aussi un chœur « Au bord » : John Boute, Nicholas Payton et Cornell Williams ont prêté leur voix à cet album qui navigue en eaux troubles entre folk et improvisation. Le mélange rappelle le solo de guitare Folk Standards de Pascal Maupeu, sorti sur le label Sans bruit. Mais le résultat diffère car, aux chansons mélodiques de la folk Pierre Durand ajoute le travail du son pour ses aspérités.

Leader du Roots Quartet avec Hugues Mayot, Guido Zorn et Joe Quitzke, Pierre Durand sort là son premier disque en solo chez Les disques de Lily. Guitare-percussion, bruitage, détournement… il revendique une démarche de recherche, avec les trouvailles plus ou moins heureuses qui vont avec. Effectivement, on bifurque souvent avec lui entre les fourrés, on contourne des marais et on saute par-dessus des rivières. Pourtant, on est étonné par la pureté du son, y compris du grain parfois volontairement un peu râpeux. Les quelques morceaux où la guitare se démultiplie grâce au re-recording sont très élégants et produits avec beaucoup de soin. Surtout, on est impressionné par la tenue des lignes, par la conduite ferme de l’aventure. Peut-être est-ce parce que, une fois que l’on sait d’où l’on vient, même si on ne sait pas où on va, c’est plus facile d’y aller.

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Nouveau solo au catalogue du label marseillais Emouvance : Welcome de Raymond Boni, ou la poésie à nu du combo guitare-harmonica.

Guitare/harmonica ? Le fantôme de Bob Dylan plane sur ce duo. Mais Raymond Boni le malicieux prend son auditeur de court dès la première plage : « Welcome » et sa profession de foi sont empruntées à John Coltrane : « [La] musique [de John Coltrane] ouvre les yeux, et face à l’exclusion que subissent une majorité d’êtres de cette planète, j’ai pensé que ce chant était universel. », lit-on dans les notes de pochette (extrait d’un entretien avec Patrick Williams, auquel est dédié le morceau « Un Manouche dans New York »). Ouvrir les bras, ouvrir l’esprit, ouvrir la musique. Les fantômes de la folk ont été ici digérés et associés à une démarche de recherche et d’expérimentation qui dure depuis plusieurs dizaines d’années : l’harmonica est méconnaissable. Prenant la place du piano sur le thème de Coltrane, il est traité de manière à emplir l’espace d’écho et de résonance, tandis que la guitare, en guise de saxophone, surfe sur son nuage. Bientôt, les deux instruments sont indissociables, et l’on ne sait plus lequel est amplifié et lequel ne l’est pas.

Si l’enregistrement n’a pas été fait dans une chapelle d’une colline quelconque de la brousse marseillaise mais au GMEM, centre national de création musicale dédié à la musique contemporaine et aux musiques expérimentales en général, il nous y emmène. Raymond Boni domine le paysage tout autant qu’il le respire. Les bruits de la mer (enregistrés et mixés par Bruno Levée (qui signe le mix de la totalité du disque) avec la participation de la cinéaste Christine Baudillon dont nous avons parlé ici) se confondent avec ceux du bateau-guitare de notre « gitan marin », dont on imagine les yeux pétillants et le sourire en coin. C’est qu’il s’agit de ne pas oublier la bonne humeur, celle qui allège et renforce d’un même geste le combat :

Content de ne pas être le seul à choisir la fragilité
ce disque est dans cette optique musicale
comme cette guitare
qui n’est pas un meuble policé
propre et brillant
comme cet harmonica usé
par quatre années
de jeux abusifs
une musique directe
sans coupure
liée aux sons de la vie
espérer ne pas être le dernier
à choisir la fragilité

Et la guitare de jouer avec les sons de la nature comme un chat avec une pelote de laine. C’est que Raymond Boni n’est ni devant ni au-dessus mais bien dans le monde. « La musique a toujours existé, bien avant l’homme, nous avons besoin d’elle comme de l’air que nous respirons. Mais elle, n’a pas besoin de nous. » La musique existe-t-elle vraiment en-dehors de celui qui la fait et, surtout, de celui qui l’écoute ? Pas sûr. Cependant,ce que l’on comprend, c’est que l’indifférence du roulement de la vague qui clôt l’album sur un hommage à Nina Simone, « Black Is The Colour Of My True Love’s Hair », n’est pas un obstacle mais bien un encouragement.

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Huitième solo(s), Serendipity du guitariste Olivier Benoît.

Serendipity. Quel étrange terme : mélange de sérénité et de passion antique, prédiction enfumée d’une Pythie au langage onirique, il sonne comme un bouquet composite. Et de fait, l’ouverture du solo d’Olivier Benoît est double : à un arrière-fond horizontal et saturé s’ajoute le travail du grain de l’instrument. Mais quel instrument ? La guitare !

Elle est méconnaissable, et pour cause : à la suite de la musique improvisée, Olivier Benoît aurait pu dire, avec le compositeur contemporain Fausto Romitelli, qu’il ne s’agit pas de composer avec les sons, mais de composer les sons. Comme les Préhistoire(s) d’Edward Perraud ou La Longue marche de Benjamin de La Fuente, Olivier Benoît détourne son objet premier pour aller chercher des sonorités jusque-là inconnues, et faire des découvertes inouïes — Serendipity, n. m. : heureux hasard, belle trouvaille.

Lire la chronique entière sur Citizen Jazz

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Septième solo(s) et cinquième Soliloque, La longue marche du violoniste Benjamin de la Fuente.

Classé dans le rayon musique contemporaine chez certains disquaires, le solo du violoniste Benjamin de la Fuente pourrait aussi bien se trouver au rayon improvisation. Les 9 pièces qui le composent sont des improvisations très travaillées en post- production et mâtinées d’électronique et de divers effets électroacoustiques, à tel point que l’on ne reconnaît pas toujours le son de l’instrument.

« L’électro, dans ce disque, me permet juste de « sortir » du violon, mais très légèrement, d’apporter une dimension poétique, basculer vers la situation acousmatique. C’est intéressant parce que c’est un disque de violon, on connaît l’instrument, et puis tout à coup on glisse et modifie notre écoute. Je m’en sers toujours finalement pour renouveler l’écoute, rafraîchir la perception, sortir du cadre. »

Benjamin de la Fuente vient du monde de la musique contemporaine et a mis depuis peu un pied dans celui de l’improvisation, aux côtés de musiciens tels que Bruno Chevillon ou Eric Echampard dans le groupe Caravaggio : La longue marche raconte le chemin parcouru  et en fait la synthèse. À l’image du dernier morceau, « Got Rid Of The Shackles », qui veut dire « se libérer des chaînes », il s’agit d’aller ailleurs et de se libérer des catégories pour ne créer que ce que l’on a envie d’entendre.

Playlist de l’émission : « Got Rid Of The Shackles ». En écoute ici (29 avril) et en podcast . Mensuelle, elle est diffusée le vendredi entre 20h et 21h, insérée dans le corps de Jazz à part de Pierre Lemarchand, émission d’une heure sur l’actualité des musiques improvisées, sur Radio HDR à Rouen et Principe actif à Evreux.

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Sixième solo(s) et quatrième Soliloque, For Better Times du pianiste Andy Emler.

« Oeuvre orchestrale pour pianos multiples » : c’est ainsi qu’Andy Emler définit son propre solo, For Better Times, sorti sur le label La Buissonne en 2008. Grâce à la technique du re-recording, Andy Emler superpose les prises de piano solo (il va jusqu’à huit à la fois) de façon à obtenir une polyphonie véritablement orchestrale. For Better Times est un solo démultiplié : joli paradoxe. Est-ce un refus de la nudité ? Si « l’art du solo, c’est l’art de se mettre à poil », comme il le dit lui-même, pourquoi se réfugier derrière un montage polyphonique, aussi réussi soit-il ? C’est que le centre de l’oeuvre se trouve précisément entre les couches sonores, dans leur rencontre, dans les interstices, les passages et les lignes de fuite. C’est ce centre décentré qui crée la profondeur de champ caractéristique du jeu de piano d’Andy Emler.
Citations de Messiaen, de Ravel, reprise du tube de son big band, le Mégaoctet avec « Crouch Touch Engage »… Andy Emler se régale du jeu des reprises et des clins d’oeil avec une jubilation virtuose très reconnaissable.

Playlist de l’émission : « There is only one piano left in this world ». En écoute ici (25 mars) et en podcast . Mensuelle, elle est diffusée le vendredi entre 20h et 21h, insérée dans le corps de Jazz à part de Pierre Lemarchand, émission d’une heure sur l’actualité des musiques improvisées, sur Radio HDR à Rouen et Principe actif à Evreux.

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Cinquième solo(s) et troisième Soliloque, Don’t explain du violoncelliste Didier Petit.

Comme le funambule

suspendu à son ombrelle

je m’accroche

à mon propre déséquilibre

Gherasim Luca

Que ce soit avec l’exergue de Gherasim Luca, le texte de Francis Marmande ou les photos de Théo Jarrier, la musique de Didier Petit s’entoure de miroirs qui viennent la dire, la compléter, la déformer parfois dans la très belle pochette des 3 faces pour violoncelle, Don’t Explain, éditées par Buda Musique en 2009. Parfois orientalisant, bruitiste, chanté, toujours expressionniste, le solo de Didier Petit s’écoute avec le corps tout entier.

C’est en concert que l’on découvre à quel point Didier Petit entretient un rapport charnel quasi fusionnel avec son instrument : il le touche, le caresse, lui murmure des choses à l’oreille… Ecoutez ce qu’il dit de son rapport avec le violoncelle dans l’interview à Théo Jarrier retranscrite dans les notes de pochette de Don’t Explain :

« Le violoncelle est un outil. Il sert à jouer, créer; bousculer, revisiter, transfomer, gratter, transmettre, manipuler…

À un moment j’ai levé le nez de la partition pour découvrir ce qu’était la musique et j’ai trouvé un instrument que je ne connaissais pas ! J’ai tout appris de lui et, avec le temps, à jouer de lui, à être tout contre lui, à l’envelopper. À incarner les sons qu’il produisait car toutes les musiques doivent être incarnées pour exister. Du coup, la voix est apparue comme une continuité. La voix est celle du violoncelle. »

Playlist de l’émission : « La Tour de Babel », « Calamity Jane ». En écoute ici (21 janvier) et en podcast . Mensuelle, elle est diffusée le vendredi entre 20h et 21h, insérée dans le corps de Jazz à part de Pierre Lemarchand, émission d’une heure sur l’actualité des musiques improvisées, sur Radio HDR à Rouen et Principe actif à Evreux.

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Voici mon quatrième solo(s) et deuxième Soliloque : ce mois-ci, Edward Perraud.

Sorti chez le label Quark l’an dernier, à l’automne, le solo Préhistoire(s) s’écrit avec un « s » entre parenthèses : s’y imbriquent l’Histoire de l’Homme avec un grand H, et les histoires qui font le monde, aussi nombreuses qu’il y a d’êtres humains. Edward Perraud est parti à la recherche, comme il le dit lui-même, de ses généalogies proches et lointaines. Il a voulu « retranscrire de manière consciente ou inconsciente », lit-on dans la pochette du disque, le sentiment que :

« Chacun d’entre nous incarne le dernier maillon de la chaîne de tout ceux qui ont vécu depuis l’aube des temps. Il me semble que ce que nous faisons est intimement lié aux premiers hominidés qui se sont mis debout, qui ont lutté instinctivement pour la survie et observé ce monde qui les entourait. Les forces intérieures qui nous animent dans l’acte même de créer sont soeurs de celles des premiers sorciers et chamanes. Les sons qui en résultent aujourd’hui témoignent intimement de ces liaisons avec le passé le plus lointain. »

Le solo Préhistoire(s) met en tension présent et passé à travers des atmosphères primales et tribales, auquelle la batterie se prête évidemment avec plaisir. La très large palette de couleurs d’Edward Perraud crée de nombreuses photos sonores, qu’elles soient martelées, comme dans « Knuckle Walking », ou peintes par nappes frottées, comme dans « Bêtes ».

Cette sorte d’attente avant l’attaque, qui malaxe de l’intérieur, est une véritable jubilation. Elle traverse tout l’album solo d’Edward Perraud, Préhistoire(s), sorti en octobre 2009 sur le label Quark, un label qu’il a lui-même fondé, et dont on ne saurait trop vous recommander d’aller y jeter une oreille.

* * *

Playlist de l’émission : « Knuckle Walking » et « Bêtes ». En écoute ici (19 novembre) et en podcast . Mensuelle, elle est diffusée le vendredi entre 20h et 21h, insérée dans le corps de Jazz à part de Pierre Lemarchand, émission d’une heure sur l’actualité des musiques improvisées, sur Radio HDR à Rouen et Principe actif à Evreux. Lire aussi la chronique sur Citizen Jazz.

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Voici mon troisième solo(s) et mon premier Soliloque : c’est le titre de ma première chronique radio, diffusée hier sur les ondes de Radio HDR à Rouen et de Principe actif à Evreux, au sein de l’émission Jazz à part de Pierre Lemarchand, et qui porte sur les albums solo.

« Soliloque, un mois, un solo »

« L’art du solo, c’est l’art de se mettre à poil », comme dit Andy Emler. Accès privilégié à l’intimité d’un univers musical, le solo est doux, tranchant, percussif, mélodieux, contemporain, violent ou caressant, écrit ou improvisé. « Soliloque » vous donne rendez-vous chaque mois pour ouvrir pendant quelques minutes les portes d’un pianiste, violoniste, batteur ou contrebassiste…

Premier disque solo évoqué dans Soliloque, Solobsession, sorti en 2001 chez le Label Bleu, ne s’appelle pas comme cela par hasard : c’est après une longue réflexion sur cette pratique que Bojan Zulfikarpasic a enregistré le sien. « L’art du solo, c’est l’art de se mettre à poil », dit Andy Emler. C’est en effet une mise à nu toujours spécifique. Pour Bojan Z, le solo vous débarrasse du besoin des autres car la négociation avec l’espace  y est différente. Le solo est un accès privilégié à l’intimité d’un univers musical, tout simplement parce que, quand on arrête de jouer, c’est le silence.

Pourtant, il n’y a pas beaucoup de silence chez Bojan Z. Le pianiste a instillé dans son jeu beaucoup d’autres choses, à tel point que l’on n’est pas tout à fait sûr, si on ne connaît pas déjà les morceaux, qu’ils soient uniquement réalisé au piano. Il n’est que de l’observer jouer, sur un ou même deux pianos à la fois, ou sur le Fender Rhodes trafiqué qu’il a baptisé « xénophone », pour être époustouflé par sa rapidité, sa virtuosité et, en même temps, son ouverture et sa générosité. On croit entendre quatre, huit mains ; elles ne sont que deux.

Solobsession, c’est un mouvement permanent entre hybridation d’un côté, et dépouillement de l’autre. Hybridation, parce que le piano se fait parfois percussif, parfois très mélodique au contraire ; dépouillement, parce que l’on entend l’instrument nu. Les silences, s’ils se font rares, sont d’autant plus précieux.

L’album comporte 6 morceaux composés par Bojan Z, trois signés par d’autres musiciens : le contrebassiste Henri Texier, et les saxophonistes Sonny Rollins et Ornette Coleman, ainsi qu’une mélodie macédonienne traditionnelle.

Né à Belgrade en 1968, Bojan Z s’installe en France en 1988. Très vite, il joue avec Henri Texier, Julien Lourau, ou encore Michel Portal. Il signe six albums sous son nom entre 1993 et 2010, avec des musiciens du monde entier : Américains dans Transpacific, superbe disque en trio, Algériens, Turcs, Serbes, et j’en oublie, dans Koreni. Les influences balkaniques qu’on a souvent voulu voir dans sa musique, assurément présentes, se mêlent à tant de culture classique et jazz qu’elles en deviennent indiscernables. Elles laissent cependant leur couleur dans ses mélodies.

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Playlist de la chronique : « Fingering » et « Multi Don Kulti », en écoute ici et en podcast . Mensuelle, elle est diffusée au milieu du mois le vendredi entre 20h et 21h, insérée dans le corps de Jazz à part, émission d’une heure sur l’actualité des musiques improvisées, sur Radio HDR et Principe actif.

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C’est après avoir vu Didier Malherbe jouer du doudouk (ou duduk) avec Hadouk Trio hier soir au Triton (Les Lilas) que l’envie est venue d’en entendre plus. Chance, je trouve ceci dans mes placards :

Enregistré à l’abbaye de Saint-Pons dans la région marseillaise, ce solo de doudouk est une première mondiale : d’ordinaire, l’instrument intègre des ensembles de musique traditionnelle ou bien, pour une approche soliste, est secondé par un deuxième doudouk qui tient le rôle du bourdon. Sorte de flûte à double hanche, le doudouk est un instrument arménien tellement ancien qu’il a été inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Il a la particularité de ressembler au chant humain et de transmettre intensément moultes émotions. Didier Malherbe en joue comme du saxophone jazz, ce qui est un peu dommage à mon sens, mais écoutez donc Araïk Bartikian et sa douce plainte qui fait face au silence. C’est un chant tellurique et aérien, qui remonte des profondeurs du temps et qui surgit dans toute sa contemporanéïté. Ce n’est ni triste ni gai, c’est tout ça à la fois.

Araïk Bartikian interprète des chants traditionnels arméniens, sacrés (transpositions de liturgies) comme populaires (souvent dédiés aux travaux des champs), mais aussi des compositions modernes (Avet Tertérian, Krikor Arakélian, Torsten Rasch), des mourams iraniens (grille d’improvisation sur un mode donné) et des improvisations. C’est une sonorité étrange et pénétrante qui emplit l’espace et le corps – un réveil des émotions, un rêve familier.

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L’art du solo, c’est l’art de se mettre à poil, comme dit Andy Emler. Voilà le premier volet d’une série d’articles consacrée aux solos rencontrés sur ma route musicale.

Croisé au Musée Cantini à Marseille, à Rouen au festival Jazz à Part, à celui de la Belle Ouïe à Paris, ce nouveau solo du contrebassiste Claude Tchamitchian devrait commencer à rentrer dans l’oreille. Et pourtant… qu’il est difficile d’écrire à propos d’une musique qui naît tant des tripes ! Car s’il est une chose dont on ne doute pas, c’est que Another Childhood est une mise à nue, une vraie. Mélodieux et polyphoniques, les pièces, qui sont toutes des dédicaces, travaillent des sonorités absentes sur son premier solo, Jeux d’enfants.

Ce qui frappe immédiatement, c’est l’utilisation massive de l’archet (qu’il tient à l’allemande), finalement peu présent chez les contrebassistes de jazz qui lui préfèrent le pizz. L’archet est ici évident ; il crée une profondeur de champ faite de résonances qui serait impossible sans lui. Le pizz, c’est amusant à relever, est présent dans les morceaux qui sont des dédicaces à des musiciens : « Raining Words », course au doigt, déferlante de notes, à Raymond Boni, le compagnon marseillais de toujours (disponible en écoute sur le site du label Emouvance), « Mémoire d’élégant » à Jean-François Jenny-Clark, « Broken Hero » à Ralph Pena, contrebassiste connu pour avoir participé à un trio de Jimmy Giuffre et mort trop tôt (1969) d’un accident de voiture et « Off the road » à Peter Kowald. L’archet semble plutôt réservé aux dédicaces personnelles, liées sans doute à l’introspection et à « la recherche des origines arméniennes ».

C’est en effet une descente dans les profondeurs des graves à laquelle on assiste. Du corps à corps amoureux avec l’instrument naît des sons distordus, poignants, meurtris. Les mélodies, graciles, sont amenées dans leurs derniers retranchements à coup d’interruptions et de cassures. Elles sont en outre violemment polyphoniques, comme si elles portaient avec elles tout le poids d’une vie. Le contrebasse se fait percussive, elle tord les cordes jusqu’à en faire sortir tout leur suc, offre non une mais mille caisses de résonance à l’histoire racontée. Le pizz apparaît dès lors comme un contrepoint d’accalmie, une plage apaisante entre deux orages. L’équilibre du disque repose sur ces deux pôles, lesquels se rejoignent dans une certaine forme de deuil, qu’il soit enjoué, rapide, léger ou épais, torturé, sombre. Jamais noir cependant, grâce à cette histoire, socle mélodique.

Ce sont cinquante minutes exactement de poésie habitée et habitante que renferme le disque, bel objet au demeurant. Une expérience à faire.

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