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Quand j’ai commencé à écrire sur le jazz, jamais je n’aurais pensé ressentir ça un jour, mais la vérité vraie c’est que, maintenant, je m’ennuie. Entendons-nous : ce n’est pas le jazz qui m’ennuie, non, c’est d’écrire dessus.

La chronique de disque

La chronique de disque est un exercice fastidieux et répétitif. À tous les musicien(ne)s qui me lisent, pardonnez-moi. Je n’ai rien contre les disques, j’en achète encore pas mal contrairement à la majorité de la population, qui s’en débarrasserait plutôt. J’aime les disques, j’aime les pochettes, bref, j’aime l’objet. Mais j’en ai marre des chroniques de disques.

Une chronique de disque se doit d’être courte (mais pas trop), subjective (mais pas trop), informative (mais pas trop). N’abrutissez pas vos lecteurs de détails biographiques, pour ne pas les vexer, mais ne les laissez pas non plus sans rien, car en vérité ils ne savent pas vraiment de qui on parle. Dans un trio, l’entente sera complice, la circulation fluide, le dialogue riche. Le piano sera poétique, la contrebasse lyrique, la batterie solide. L’attaque sera incisive ; la rythmique soudée ; la proposition originale. S’il s’agit d’un orchestre, l’écriture sera ciselée, la direction dynamique, l’ensemble énergique. On louera les qualités de tel ou tel petit instrument noyé dans la masse (typiquement : le triangle), qui saura se faire entendre. Les improvisations des membres de l’orchestre seront fortes, individuelles et créatives. Le compositeur aura toujours écrit pour ses musiciens, et pas un autre. En même temps, les compositeurs qui n’écrivent pas pour leurs musiciens sont des compositeurs de musique classique (pardon pour eux si je dis n’importe quoi) ; tous les compositeurs de jazz écrivent pour leurs musiciens, Duke Ellington le faisait déjà, mais on en parle encore comme si c’était une remarquable nouveauté. S’il s’agit d’un croisement entre le jazz et un autre style musical (biffez la mention inutile : contemporain – rock – hip hop – musique bretonne – noise – patchouli), le mélange sera audacieux et/ ou inédit. La rencontre sera intéressante, passionnante, enthousiasmante. Si le disque est du free noise hardcore lofi expérimental, on notera la force du son, la radicalité de l’expérience, la masse compacte de la tempête (qui vous arrive dans la gueule), mais, par-dessus tout, la musique sera bruitiste. Les musiciens auront emprunté des chemins de traverse, et nous serons vivifiés par l’expérience — naturellement bien moindre sur disque qu’en live, mais cela n’est pas relevé, par politesse.

Le compte rendu de concert

C’est ce que je préfère. parce qu’on y était, parce que c’est vivant, parce qu’on s’est parlé, touché, embrassé. L’ambiance aura été chaleureuse, intimiste ou grand public ; l’accueil convivial. On aura été distrait, amusé ou touché. Si c’est acoustique, l’atmosphère aura été chambriste, poétique, sur le fil. S’il s’agit d’un gros festival, le public aura été emporté, conquis, hypnotisé. Pour les trios, voir ci-dessus. Pour les orchestres, rajouter une ligne sur la puissance de feu. Si ce sont des Américains, souligner le côté entertainment. Si ce sont des Européens, ne pas oublier de mentionner l’influence de, au choix : John Cage/ Steve Coleman/ Soft Machine. Si c’est une vieille star du jazz, ne surtout pas révéler à quel point la performance est ennuyeuse et qu’elle n’a rien fait de bien depuis 20 ans (sauf bien sûr si c’est John Zorn). En effet, le nom suffit. Exemple : Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea Chick Corea. Enfin, la cuisinière (de l’Atelier du Plateau) se sera surpassée.

L’entretien

La première fois que j’ai fait un entretien, c’était pour Citizen Jazz, et j’ai bafouillé en rougissant dans une loge de musicien des questions d’une téméraire audacité telles que : quand avez-vous rencontré machin et truc ? depuis combien de temps jouez-vous là ? quel est votre prochain projet ? Depuis, j’ai fait des progrès (j’espère).

* * *

Vous connaissez le tumblr Je suis journaliste musical ? Si vous avez eu la flemme de lire cet article de journalisme musical, il vous donnera une idée de pourquoi je n’écris (presque) plus d’articles de journalisme musical (mais j’en écris plein d’autres ! embauchez-moi !).

Aujourd’hui, tiens, j’ouvre mon blog et ô horreur : le dernier article date de l’année dernière. Ça m’a donné envie d’écrire un article sur pourquoi j’écris plus d’articles, et puis après, comme un dernier sursaut, ça m’a donné envie de parler de la musique que j’ai découverte à New York (oui madame). Voici donc un portrait d’Ana Ïsma Viel, chanteuse et percussionniste créole.

Née en France dans une famille de musiciens d’origine haïtienne, Anaïs Maviel a commencé à chanter à Paris avant de s’envoler pour New York, où elle a d’abord travaillé pour le Vision Festival. Créé par William Parker, ce festival a fêté cette année ses 20 ans ; les New yorkais ont pu y entendre par exemple Hamid Drake, Matthew Shipp, Vijay Iyer, Marilyn Crispell, Darius Jones, Milford Graves, Joe McPhee, Charles Gayle… Bref, le meilleur de la « creative music », ou « musique créative », c’est-à-dire musique qui échappe aux codes de la production commerciale et cherchent à reproduire la vérité de l’individu, dans toute sa multiplicité, toutes ses évolutions, voire ses contradictions. C’est parmi les grands qu’Anaïs s’est frayé un chemin, et, après avoir fait une apparition aux côtés de William Parker sur le festival, elle est aujourd’hui au programme de la session « Gardens », des concerts dans des jardins les après-midis d’automne. Dans cette école de la vie qu’est le Vision Festival, la musique est inséparable d’un certain activisme, d’une certaine manière d’envisager l’art, en résistance ou, du moins, à contre-courant du mainstream. Un positionnement que l’on retrouve chez celle qui se fait maintenant appeler Ana Ïsma Viel.

Percussions et voix nue : c’est sur ce fil tendu qu’elle a enregistré son premier album solo l’année dernière, baptisé h O U L e, qui paraîtra fin 2015 sur le label Gold Bolus. On y entend l’héritage de ses apprentissages auprès de Claudia Solal, Nicole Mitchell ou Jen Shyu (apparue notamment aux côtés de Steve Coleman), de la jeune scène free française (Healing Unit du pianiste Paul Wacrenier) et de son immersion dans la scène new yorkaise. Membre du Plaza Band de William Parker et des 12 Houses de Matt Lavelle, elle a fini de faire ses armes et multiplie les collaborations. Citons, entre autres, son trio avec Areni Agbabian, connue pour jouer avec Tigran Hamasyan, sa participation au Harriet’s Apothecary, un groupe de musiciennes guérisseuses, et son duo avec le saxophoniste Michael Foster, dont voici un aperçu.

Écouter Ana Ïsma Viel, c’est faire l’expérience du présent, de l’improvisation contemporaine, du métissage des cultures et du saut dans le vide. Absolument nu, tiré sur un fil, le son de son être déroule la chanson muette de ses origines, de ses voyages, de ses visions.

visuel jazz  luz 2014 web2Avant-programme ici.

Robe longue en coton délavé, chaussettes dans les sandales à talons et cheveux mollement rattachés à un élastique invisible, Josephine Foster n’attend pas que la salle se taise pour commencer à chanter « No One’s Calling Your Name » d’une voix traînante, nasillarde, et pourtant incroyablement mélodieuse. Tout de suite, ce qui me frappe, c’est à quel point cette voix qui surgit de derrière la masse agglutinée devant la petite scène du Chinois, à Montreuil, ressemble en tout point à la voix que j’ai écoutée pendant des mois sur ma platine dans I’m A Dreamer (Fire Records). Aucun effet de post-production n’est venu l’altérer ; c’est comme si elle avait été transférée directement depuis mes enceintes jusque sur la scène. Petite, je me faufile au milieu de la foule, composée moitié de fans moitié de découvreurs venus en réalité écouter le deuxième groupe, Arlt, un duo français accompagné ce soir par le guitariste expérimental Thomas Bonvalet (Cheval de frise). Pour une fois les paroles en français passent bien chez ces rockeurs à la musique lancinante et un brin répétitive, mais ils n’ont pas la tension funambule de Josephine Foster.

Cette dernière est inexplicablement peu connue. Elle a sorti au moins une dizaine d’albums et tourne dans le monde entier, et même certains des plus mélomanes d’entre nous n’en ont jamais entendu parler. Peut-être est-ce du à sa silhouette fantomatique, presque maladive, étrange mélange d’ouverture et de fermeture, qui pose des questions, curieuse, mais a le regard fuyant et le menton tourné vers le bas. Bizarre d’ailleurs de chanter assise, la guitare contre soi, et le visage tourné en-dedans, sans presque regarder son public. C’est comme si sa voix venait du haut de sa tête et non de son ventre ; elle résonne dans l’antichambre des yeux et du nez, et ce qui sort finalement de sa bouche et s’offre à nos oreilles n’en est qu’une infime partie. C’est cette voix qui hypnotise le public : infiniment claire et en même temps rentrée en soi, pure et rocailleuse à la fois, personne ne chante comme Josephine Foster.

Samedi, Victor Herrero et Gyða Valtýsdóttir (Gyda Valtysdottir) sont venus la rejoindre, lui à la guitare portugaise, elle au violoncelle. Le trio fabrique un écrin pour le scintillement pudique de Josephine, qui les invite du bout des lèvres sur la scène. Quand elle chante ou quand elle parle, elle ne remue presque pas les lèvres — c’est à croire qu’elle est ventriloque — mais curieusement son chant est aussi clair que son parler incompréhensible. Il vient certainement d’un paysage du fin fond des États-Unis, quelque part entre le Sud et l’Ouest, la montagne et la plaine. À trois, ils interprètent des morceaux qui prennent une dimension orchestrale grâce aux cordes, et échappent à l’imagerie folk du combo voix-guitare-harmonica. Mais c’est par un tube que le concert se termine, une chanson de l’un des premiers albums, « All I Wanted Was the Moon », que l’on trouve sur Youtube en bande-son du court-métrage de Méliès où des hommes envoient une fusée sur la lune, qui se la prend dans l’œil.

Écouter l’émission de radio de Pierre Lemarchand, That’s All Folk, consacrée à Josephine Foster.

Cabaret contemporain

Hommage à Moondog

http://www.cabaret-contemporain.com/

John Zorn Marathon

J’écris cet article dans la douceur du jour tombant, la fenêtre ouverte, le ciel bleu bientôt rose. Un voisin écoute Neil Young, l’harmonica berce mes mots. La vie continue, tranquille, après un WEEK-END DU FEU DE DIEU QUI DÉCHIRE SA RACE QU’ON N’OUBLIERA JAMAIS ET QU’ON ARRÊTE PAS DE SOURIRE APRÈS COMME UNE DÉBILE PENDANT DES JOURS. « Old man take a look at my life, I’m a lot like youuuu… »

zornMarc Ribot et John Zorn © crissxcross

Samedi 7 septembre 15h45. Je suis bloquée dans un embouteillage sur le périphérique. Il n’y a plus de mots pour décrire ce que je ressens. À 16h commence, à la Cité de la Musique, le concert du trio Illuminations avec Steve Gosling, Trevor Dunn et Kenny Wollesen. Je loupe le concert. C’est donc sur ce non-commencement que j’entame le Marathon John Zorn du festival Jazz à la Villette : 9 concerts (3×3), 27 musiciens, 9 heures. Avec des pauses pour respirer sur l’herbe du parc de la Villette ou pour faire la queue : pour la deuxième session, à 19h, la file des spectateurs fait littéralement le tour de la Grande Halle. Plusieurs milliers de personnes en tout assistent aux trois sessions, qui ont lieu dans trois endroits différents : la Cité de la Musique, cadre sérieux à l’acoustique parfaite pour le côté contemporain de l’œuvre de John Zorn, la Grande Halle salle Charlie Parker pour la deuxième, intermédiaire entre le mélodique easy listening et le judéo-rock, et la Nef du Sud de la Grande Halle pour la troisième, où tout le monde est debout, décoiffé par les grondements de Mike Patton et la guitare magique de Marc Ribot. La progression de l’ensemble, très pensé, semble partir d’une certaine horizontalité pour s’ouvrir peu à peu, se verticaliser de plus en plus, et arracher des hurlements de groupie aux chevelus passés par là.

Du côté du public, c’est pareil, ça se verticalise de plus en plus. À 16h on est coincé dans un fauteuil, à 23 on est debout à boire des mauvaises bières ou du mauvais rosé — le bar, parlons-en ! — en tendant le cou le plus possible pour apercevoir le brushing parfait de Mike Patton, le seul qui signera ensuite des autographes aux jeunes filles alcoolisées qui tenteront de le suivre avant de se faire éjecter par un manager aussi inflexible qu’épuisé. Pendant ce temps-là, John Zorn, 60 ans (c’est son marathon d’anniversaire), T-shirt hébraïque rouge et treillis moche, sourit comme un gamin. Derrière des grosses lunettes empruntées à la costumière de Retour vers le futur, il dirige son monde avec autorité/tarisme. Une indication de manquée parce qu’on regardait son instrument, et on récolte un regard mauvais et accusateur. Quand on est dans l’orchestre de John Zorn, il faut : regarder John Zorn, la partition, John Zorn, ses mains, John Zorn, et tout ça en même temps. C’est de l’improvisation dirigée : un signe à Joey Baron (batterie), il prend un solo, un autre à Trevor Dunn (basse), il lance la rythmique sur un tempo rapide, un autre encore à Jamie Saft (piano), il accompagne discrètement. Il y a une espèce de fusion organique entre les musiciens et la musique — sauf John Medeski, un peu léger par rapport aux autres, comme une pièce rapportée — qui donne l’impression qu’ils sont faits pour elle et qu’elle est faite pour eux. C’est évidemment parce que Zorn écrit pour des personnalités et non pour des instruments, comme d’autres grands compositeurs et directeurs d’orchestre (Andy Emler par exemple).

À l’intérieur du système qu’il s’est construit et qui tourne entièrement autour de lui, Zorn est comme un poisson dans l’eau, et donne libre cours à ses talents d’entertainer. Il sait faire monter la sauce, et rappelle quelqu’un comme Thomas de Pourquery, dans sa maîtrise totale de la dynamique musicale qui permet au public de devenir complètement fou. La progression du marathon, pour ceux qui l’ont vu en entier, tient de l’extraordinaire. On ne se lasse pas ; on est content que ça se termine à un moment, mais on ne se lasse pas. J’ai même écouté de la musique aujourd’hui, alors que je pensais en avoir assez pour au moins quinze jours. Rien ne se ressemble mais tout a un air de famille. Entre les groupes qui s’approprient une musique écrite, comme les chanteuses lyriques de The Holy Visions ou le quatuor The Alchemist, et ceux qui improvisent en réactualisant sans fin le son qui fait la Radical Jewish Culture, il y a la parenté des mélodies délicates et d’une mégalomanie qui aspire tout dans son giron. C’est peut-être la deuxième partie, la plus équilibrée, qui se dégage du lot. Elle comprend The Concealed, Acoustic Masada, The Dreamers, avec en vrac et selon les groupes Mark Feldman, Erik Friedlander, Dave Douglas, Kenny Wollesen, Marc Ribot, Cyro Batista, Greg Cohen… Ce all stars donnerait le vertige s’il n’était canalisé par une écriture ciselée et radioactive, qui concentre les talents pour mieux les recracher à la face du monde, réorganisés et re-sculptés pour nos petites oreilles frétillantes.

Au milieu de tout ça, Zorn lui-même joue du saxophone, en gardant d’un groupe à l’autre sa patte stridente, hyperactive, pressée par une urgence invisible. Il inverse les deux dernières formations de la journée : Moonchild-Templars : In Sacred Blood passe avant Electric Masada. Mike Patton y chante/crie/profère des incantations en latin pour impressionner le bas peuple et attirer une foule de trash-néo-gothiques et d’amateurs de jazz qui aiment bien se nettoyer les oreilles de temps en temps. Personnellement, le coton tige sonore n’est pas ce qui me plaît le plus, mais je comprends qu’on puisse en aimer les sensations fortes. Quand Electric Masada commence, ça fait 8h que j’écoute de la musique, j’ai mis des bouchons et j’ai envie de m’allonger. Malgré tout, ça marche, et je me retrouve au milieu de la foule, avide de rappel. Joey Baron et Kenny Wollesen jouent tous les deux de la batterie, Marc Ribot envoie un son de guitare énorme, Trevor Dunn casse la baraque à la basse électrique, Jamie Saft balance sa barbe XXL et Cyro Baptista (percussions) et Ikue Mori (effets électroniques) décorent tout ça d’objets incongrus. Une tornade qui arrache tout sur son passage.

Bizarrement, on n’échappe pas aux paillettes de l’industrie : The Song Project, présenté en début de soirée, est une sorte de mélange entre une B.O. Disney et un tube de Garou — avec juste un morceau de Naked City pour la fausse joie. Mike Patton nous montre qu’il sait aussi chanter, Sofia Rei fait de la figuration et Jesse Harris, grand songwriter devant l’éternel (et dans le genre il est très bon), est la caution business-hipster-NewYork, inutile pour un public européen tout à fait déconcerté. Mais… pourquoi ? Parfois, il faut savoir dire : laisse, ce sont des Américains, on ne peut pas comprendre.

Il est parfois difficile d’expliquer la genèse d’un art, d’une culture, d’un folklore. Il est souvent compliqué d’assembler des éléments qui, ensemble, forment l’unité réelle d’un sujet d’étude. Il en va ainsi de la musicologie. Appliquée aux musiques traditionnelles, cette science exige un corpus précis pour déterminer d’où vient le genre, d’où viennent les influences, qui en joue, pourquoi, quand, comment, sur quels instruments et surtout, pour attribuer une appellation d’origine contrôlée.

Aujourd’hui, ces musiques traditionnelles – celles qui, traversant les siècles, sont restées fidèles à leurs origines, sont en déclin. Les mélanges, les fusions, les inventions les transforment peu à peu en nouveaux folklores. Les musiciens modernes ne le savent que trop, qui utilisent ces matériaux pour inventer de nouvelles ambiances. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme, disait Lavoisier peu avant de perdre la tête sur l’échafaud…

clairon

Nous sommes à Ménilmontant. Au sens large, quoique précisément Ménilmontant. Un bar.

Entendons-nous, un bar, mais pas n’importe lequel. Celui-ci, du moins l’emplacement, est bar de père en fils depuis plus d’un siècle. Longtemps appelé le Clairon de Ménilmontant, où Maurice Chevalier venait en voisin, s’en jeter un derrière la lavallière, ce bar – le nom servira de chute dans notre affaire, est situé en face de l’église Notre-Dame de la Croix, place Maurice Chevalier (CQFD), Ménilmontant, Paris, Europe. Ménilmontant, je le rappelle aux plus jeunes, est un quartier de Paris, jadis un village des faubourgs, qui jouxte celui de Belleville dont l’historique est similaire. Belleville-Ménilmontant, le folklore, la gouaille, Maurice Chevalier et la môme Piaf. On me voit venir. J’y viens.

Que des tapas soient à la carte importe peu. Ce sont bien d’authentiques habitants du quartier qui peuplent cette salle, dans leur hétérogénéité sociale et culturelle. La gouailleuse qui se pique la ruche au bout du bar et vocifère des mots doux, le vieux beau qui regrette le temps des fiacres, l’ouvrier fatigué coincé entre deux jeunes amants aux collants filés et aux cheveux gras. Ici, pas de paraître, on est entre nous, c’est la maison commune. Et la musique.

En ce début de millénaire digital, la musique diffusée dans la pièce subit les pires outrages en la matière. Compressée dans un format numérique qui lui ôte toute basse et toute profondeur, elle est récupérée sur Youtube par un ordinateur portable, posé en équilibre sur le haut d’une étagère, devant l’entrée des cuisines – d’où sortent les tapas en cadence, relié par des fils incertains à un modem haut-débit et acheminée par câbles audio vers des enceintes modestes qui s’époumonent à projeter par dessus le brouhaha ambiant les mélodies aigues et stridentes. Passons, on a vu pire. Marcher en manifestant derrière un camion sono de la CGT étant le zéro absolu dans l’échelle du plaisir confortable de l’audiophile.

Seulement, ici, dans ce café de Ménilmontant, en 2013, on écoute de la chanson française des années 30 à 50. On entend – plus qu’on écoute- Piaf. Depuis une heure, c’est tout son répertoire disponible sur Youtube qui s’enchaîne. On a bien le droit à quelques bribes de ces tubes, lancées à tue-tête par l’un des habitués, heureux de participer à cette soirée lyrique. « Padam padam », « Je vois la vie en roooooooooooose » et le fort à propos « moi j’essuie les verres au fond du café »…

Seulement, voilà, en 2013 aussi et encore, les connexions internet sont capricieuses. Est-ce l’ordinateur fatigué ? Le modem saturé ? La plateforme bloquée ? Toujours est-il que le silence se fait. Non pas un silence voulu, souhaité ou imposé par une quelconque nécessité cérémoniale. Non, un silence inopportun, malpoli, violent. En plein milieu de la chanson : « J’ai bien trop à faire pour pouvoir… Clac ! ». On ne saura pas. Et le bruit de fond, privé de miroir sonore, se fige. On se regarde, on se questionne. Un préposé auto-désigné tente de bidouiller une pseudo-réparation, s’emmêle les fils, débranche, rebranche… Rien à faire.

Quand soudain, semblant crever le ciel, et venant de nulle part, surgit une guitare…

Un des jeunes hommes accoudés au bar s’en saisit et tout naturellement, reprend d’une voix douce et presque assurée : « Moi j’essuie les verres au fond du café, j’ai bien trop à faire pour pouvoir rêver ». Et le chœurs des gouailleurs de le suivre, de lui offrir une polyphonie contrapunctique et éraillée. Tous ici, connaissent la chanson. Il ne s’agissait pas d’une musique de fond. Non, les chansons qui passaient dans ce bar sont les mêmes depuis plus d’un demi-siècle. Dans ce bar, dans ce quartier. Elles font partie d’un répertoire culturel, vernaculaire, folklorique. Elles sont nées ici, elles vivent ici. Et elles se transmettent encore, de génération en génération. Et le chanteur à la guitare les enchaîne. Une musique populaire, traditionnelle du Paris des faubourgs, des quartiers, des villages.

Composée en 1956,  Les Amants d’un jour est une chanson peu commune, qui raconte l’histoire étonnante d’un couple d’amoureux qui vient se donner la mort dans le bar où travaille la narratrice (celle qui essuie les verres au fond du café…). C’est surtout une chanson de femmes. Ecrit par deux auteures ; Claude Delécluse et Michelle Senlis pour la chanteuse Edith Piaf, elle sera mise en musique par Marguerite Monnot. Une association de quatre femmes assez rare (le trio composera également Comme moi pour la chanteuse) dans la chanson française, dominée largement par les auteurs et les compositeurs.

Aussi, lorsque dans ce lieu interlope, la technologie fait faillite, c’est en invoquant les mânes de ces trois grâces que la musique reprend le dessus, vaille que vaille. Une philosophie toute contenue dans le nom du lieu Demain, c’est loin. Comme pour bien ancrer le présent dans une histoire aux profondes racines, au moins musicales.

Matthieu J.

http://www.demaincestloin.fr/

« Si on écrivait une pièce de théâtre ? a-t-il dit.
— Je n’y connais rien, à l’écriture théâtrale.
— C’est facile. Je commence. »
Il a décrit ma chambre sur la 23e Rue : les plaques d’immatriculation, les disques d’Hank Williams, l’agneau à bascule, le matelas par terre, puis a introduit son propre personnage, Slim Shadow.
Après quoi il a poussé la machine vers moi.
« À toi de jouer, Patti Lee. »
J’ai décidé d’appeler mon personnage Cavale. J’empruntais le nom à une écrivaine franco-algérienne, Albertine Sarrazin, qui, orpheline très jeune à l’instar de Genet, passait comme lui en un tour de main de la littérature au crime. […]
Sam [Shepard] avait raison. L’écriture de la pièce n’a pas été compliquée du tout. Nous nous racontions tout simplement des histoires. Les personnages, c’était nous, et nous avons encodé notre amour, notre imagination et nos imprudences dans Cowboy Mouth. Peut-être s’agissait-il moins d’une pièce que d’un rituel. […]
Dans l’histoire, la criminelle, c’est Cavale. Elle kidnappe Slim et le terre dans sa tanière. Les deux personnages s’aiment de se bagarrent. Ils créent un langage qui n’appartient qu’à eux, improvisent de la poésie. Au moment d’improviser une dispute en langage poétique, j’ai flanché.
« Je ne peux pas faire ça, j’ai dit. Je ne sais pas quoi dire.
— Dis n’importe quoi, a-t-il répliqué. Tu ne peux pas te planter quand tu improvises.
— Et si je fiche tout en l’air ? Si je bousille le rythme ?
— C’est impossible. C’est comme les percussions. Si tu rates une pulsation, tu crées un nouveau rythme. »
Avec cet échange simple, Sam m’a révélé le secret de l’improvisation, secret auquel j’ai eu recours toute ma vie.

Patti Smith, Just Kids, Denoël, 2010, pp. 257-259.

Une autre citation ici.

De l’autre côté du miroir

Après une création l’année dernière à la Dynamo de Banlieues Bleues, le groupe franco-anglais Tweedle-Dee, l’un des derniers-nés du collectif Coax, donnait un concert de sortie de disque le 2 mai 2013 au Studio de l’Ermitage. En première partie, un duo du collectif rouennais des Vibrants Défricheurs : Petite vengeance.

tweedleDifficile de demeurer indifférent face à n’importe quelle production du collectif Coax. Très présent sur les scènes jazz et actuelles, soutenu par les institutions, il héberge une petite vingtaine de formations qui ont en commun une recherche sur le son comme matière, un refus plus ou moins radical de la narration et une esthétique un peu garage, un peu punk, un peu noise, selon les groupes. Beaucoup de traitements électroniques, de transformations et de saturations traversent ces musiques, qui se sont choisi ce nom ironique : « coax » signifie « amadouer, cajoler » en anglais. Et pourtant, c’est bien une forme d’hypnose enjôleuse qui s’est produite ce 2 mai au Studio de l’Ermitage. Contrairement à Radiation 10 qui, lors d’un concert dans la même salle en décembre, fonctionnait par déplacements de la matière et mouvements organiques, Tweedle-Dee commence par détruire toute attente avant d’en reconstruire d’autres — et c’est là qu’il faut se laisser faire.

Après un premier morceau en forme de nettoyage à l’eau de javel où les voix se superposent les unes aux autres pour former une cacophonie harmonieuse, sorte de cascade où chaque jet d’eau tombe à un rythme différent mais où tous arrivent finalement en même temps en bas, le deuxième morceau repart sur de nouvelles bases. Nous voilà embarqués dans un tissu englobant, une ouate sonore où chaque micro-événement ouvre une fenêtre différente. L’esprit divague, flotte parmi mille préoccupations étrangères à la musique, et pourtant portées par elle. Je renonce assez vite à distinguer entre les musiciens tant c’est l’ensemble qui crée la dynamique — les quelques moments d’improvisation solistes sont presque malvenues, car ils nous arrachent à notre torpeur. J’allais écrire « douce torpeur » mais je me suis ravisée : elle n’a rien de doux, cette torpeur, elle serait même un peu violente. Elle déplace les lignes, elle fait ressurgir l’enfoui, elle endort pour mieux réveiller.

Les morceaux apparaissent inégaux : le retour parfois de la superposition de plaques tectoniques, à la façon du premier morceau, casse complètement le nuage ouaté, et certaines utilisations de l’électronique en font un peu trop — c’est trop fort notamment, comme souvent. Mais veut-on rester dans l’hypnose tout un concert ? Tweedle-Dee ne préfère pas, et pourquoi pas.

Robin Fincker : saxophone ténor, clarinette
Julien Desprez : guitare
Alex Bonney : trompette, laptop
Fidel Fourneyron : trombone, tuba
Kit Downes : orgue
Dave Kane : contrebasse
Yann Joussein : batterie

Avant Tweedle-Dee, une sucrerie : Petite vengeance, le duo vibrant de Raphaël Quenehen et Jérémie Piazza. Où le batteur fait en même temps de la guitare et le saxophoniste parle dans son instrument. C’est très fragile, toujours sur le fil, avec des silences… mais c’est drôle, bien vu, bourré d’idées. Ça voyage en Amérique, de la country à la parodie. Et puis ça chante, avec les instruments, de petites mélodies ciselées, joyaux de simplicité efficace. Miam.

Jazz that nobody asked for from Benny Box on Vimeo.

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