Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘contrebasse solo’

L’art du solo, c’est l’art de se mettre à poil, comme dit Andy Emler. Voilà le premier volet d’une série d’articles consacrée aux solos rencontrés sur ma route musicale.

Croisé au Musée Cantini à Marseille, à Rouen au festival Jazz à Part, à celui de la Belle Ouïe à Paris, ce nouveau solo du contrebassiste Claude Tchamitchian devrait commencer à rentrer dans l’oreille. Et pourtant… qu’il est difficile d’écrire à propos d’une musique qui naît tant des tripes ! Car s’il est une chose dont on ne doute pas, c’est que Another Childhood est une mise à nue, une vraie. Mélodieux et polyphoniques, les pièces, qui sont toutes des dédicaces, travaillent des sonorités absentes sur son premier solo, Jeux d’enfants.

Ce qui frappe immédiatement, c’est l’utilisation massive de l’archet (qu’il tient à l’allemande), finalement peu présent chez les contrebassistes de jazz qui lui préfèrent le pizz. L’archet est ici évident ; il crée une profondeur de champ faite de résonances qui serait impossible sans lui. Le pizz, c’est amusant à relever, est présent dans les morceaux qui sont des dédicaces à des musiciens : « Raining Words », course au doigt, déferlante de notes, à Raymond Boni, le compagnon marseillais de toujours (disponible en écoute sur le site du label Emouvance), « Mémoire d’élégant » à Jean-François Jenny-Clark, « Broken Hero » à Ralph Pena, contrebassiste connu pour avoir participé à un trio de Jimmy Giuffre et mort trop tôt (1969) d’un accident de voiture et « Off the road » à Peter Kowald. L’archet semble plutôt réservé aux dédicaces personnelles, liées sans doute à l’introspection et à « la recherche des origines arméniennes ».

C’est en effet une descente dans les profondeurs des graves à laquelle on assiste. Du corps à corps amoureux avec l’instrument naît des sons distordus, poignants, meurtris. Les mélodies, graciles, sont amenées dans leurs derniers retranchements à coup d’interruptions et de cassures. Elles sont en outre violemment polyphoniques, comme si elles portaient avec elles tout le poids d’une vie. Le contrebasse se fait percussive, elle tord les cordes jusqu’à en faire sortir tout leur suc, offre non une mais mille caisses de résonance à l’histoire racontée. Le pizz apparaît dès lors comme un contrepoint d’accalmie, une plage apaisante entre deux orages. L’équilibre du disque repose sur ces deux pôles, lesquels se rejoignent dans une certaine forme de deuil, qu’il soit enjoué, rapide, léger ou épais, torturé, sombre. Jamais noir cependant, grâce à cette histoire, socle mélodique.

Ce sont cinquante minutes exactement de poésie habitée et habitante que renferme le disque, bel objet au demeurant. Une expérience à faire.

Read Full Post »