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Posts Tagged ‘John Zorn’

J’écris cet article dans la douceur du jour tombant, la fenêtre ouverte, le ciel bleu bientôt rose. Un voisin écoute Neil Young, l’harmonica berce mes mots. La vie continue, tranquille, après un WEEK-END DU FEU DE DIEU QUI DÉCHIRE SA RACE QU’ON N’OUBLIERA JAMAIS ET QU’ON ARRÊTE PAS DE SOURIRE APRÈS COMME UNE DÉBILE PENDANT DES JOURS. « Old man take a look at my life, I’m a lot like youuuu… »

zornMarc Ribot et John Zorn © crissxcross

Samedi 7 septembre 15h45. Je suis bloquée dans un embouteillage sur le périphérique. Il n’y a plus de mots pour décrire ce que je ressens. À 16h commence, à la Cité de la Musique, le concert du trio Illuminations avec Steve Gosling, Trevor Dunn et Kenny Wollesen. Je loupe le concert. C’est donc sur ce non-commencement que j’entame le Marathon John Zorn du festival Jazz à la Villette : 9 concerts (3×3), 27 musiciens, 9 heures. Avec des pauses pour respirer sur l’herbe du parc de la Villette ou pour faire la queue : pour la deuxième session, à 19h, la file des spectateurs fait littéralement le tour de la Grande Halle. Plusieurs milliers de personnes en tout assistent aux trois sessions, qui ont lieu dans trois endroits différents : la Cité de la Musique, cadre sérieux à l’acoustique parfaite pour le côté contemporain de l’œuvre de John Zorn, la Grande Halle salle Charlie Parker pour la deuxième, intermédiaire entre le mélodique easy listening et le judéo-rock, et la Nef du Sud de la Grande Halle pour la troisième, où tout le monde est debout, décoiffé par les grondements de Mike Patton et la guitare magique de Marc Ribot. La progression de l’ensemble, très pensé, semble partir d’une certaine horizontalité pour s’ouvrir peu à peu, se verticaliser de plus en plus, et arracher des hurlements de groupie aux chevelus passés par là.

Du côté du public, c’est pareil, ça se verticalise de plus en plus. À 16h on est coincé dans un fauteuil, à 23 on est debout à boire des mauvaises bières ou du mauvais rosé — le bar, parlons-en ! — en tendant le cou le plus possible pour apercevoir le brushing parfait de Mike Patton, le seul qui signera ensuite des autographes aux jeunes filles alcoolisées qui tenteront de le suivre avant de se faire éjecter par un manager aussi inflexible qu’épuisé. Pendant ce temps-là, John Zorn, 60 ans (c’est son marathon d’anniversaire), T-shirt hébraïque rouge et treillis moche, sourit comme un gamin. Derrière des grosses lunettes empruntées à la costumière de Retour vers le futur, il dirige son monde avec autorité/tarisme. Une indication de manquée parce qu’on regardait son instrument, et on récolte un regard mauvais et accusateur. Quand on est dans l’orchestre de John Zorn, il faut : regarder John Zorn, la partition, John Zorn, ses mains, John Zorn, et tout ça en même temps. C’est de l’improvisation dirigée : un signe à Joey Baron (batterie), il prend un solo, un autre à Trevor Dunn (basse), il lance la rythmique sur un tempo rapide, un autre encore à Jamie Saft (piano), il accompagne discrètement. Il y a une espèce de fusion organique entre les musiciens et la musique — sauf John Medeski, un peu léger par rapport aux autres, comme une pièce rapportée — qui donne l’impression qu’ils sont faits pour elle et qu’elle est faite pour eux. C’est évidemment parce que Zorn écrit pour des personnalités et non pour des instruments, comme d’autres grands compositeurs et directeurs d’orchestre (Andy Emler par exemple).

À l’intérieur du système qu’il s’est construit et qui tourne entièrement autour de lui, Zorn est comme un poisson dans l’eau, et donne libre cours à ses talents d’entertainer. Il sait faire monter la sauce, et rappelle quelqu’un comme Thomas de Pourquery, dans sa maîtrise totale de la dynamique musicale qui permet au public de devenir complètement fou. La progression du marathon, pour ceux qui l’ont vu en entier, tient de l’extraordinaire. On ne se lasse pas ; on est content que ça se termine à un moment, mais on ne se lasse pas. J’ai même écouté de la musique aujourd’hui, alors que je pensais en avoir assez pour au moins quinze jours. Rien ne se ressemble mais tout a un air de famille. Entre les groupes qui s’approprient une musique écrite, comme les chanteuses lyriques de The Holy Visions ou le quatuor The Alchemist, et ceux qui improvisent en réactualisant sans fin le son qui fait la Radical Jewish Culture, il y a la parenté des mélodies délicates et d’une mégalomanie qui aspire tout dans son giron. C’est peut-être la deuxième partie, la plus équilibrée, qui se dégage du lot. Elle comprend The Concealed, Acoustic Masada, The Dreamers, avec en vrac et selon les groupes Mark Feldman, Erik Friedlander, Dave Douglas, Kenny Wollesen, Marc Ribot, Cyro Batista, Greg Cohen… Ce all stars donnerait le vertige s’il n’était canalisé par une écriture ciselée et radioactive, qui concentre les talents pour mieux les recracher à la face du monde, réorganisés et re-sculptés pour nos petites oreilles frétillantes.

Au milieu de tout ça, Zorn lui-même joue du saxophone, en gardant d’un groupe à l’autre sa patte stridente, hyperactive, pressée par une urgence invisible. Il inverse les deux dernières formations de la journée : Moonchild-Templars : In Sacred Blood passe avant Electric Masada. Mike Patton y chante/crie/profère des incantations en latin pour impressionner le bas peuple et attirer une foule de trash-néo-gothiques et d’amateurs de jazz qui aiment bien se nettoyer les oreilles de temps en temps. Personnellement, le coton tige sonore n’est pas ce qui me plaît le plus, mais je comprends qu’on puisse en aimer les sensations fortes. Quand Electric Masada commence, ça fait 8h que j’écoute de la musique, j’ai mis des bouchons et j’ai envie de m’allonger. Malgré tout, ça marche, et je me retrouve au milieu de la foule, avide de rappel. Joey Baron et Kenny Wollesen jouent tous les deux de la batterie, Marc Ribot envoie un son de guitare énorme, Trevor Dunn casse la baraque à la basse électrique, Jamie Saft balance sa barbe XXL et Cyro Baptista (percussions) et Ikue Mori (effets électroniques) décorent tout ça d’objets incongrus. Une tornade qui arrache tout sur son passage.

Bizarrement, on n’échappe pas aux paillettes de l’industrie : The Song Project, présenté en début de soirée, est une sorte de mélange entre une B.O. Disney et un tube de Garou — avec juste un morceau de Naked City pour la fausse joie. Mike Patton nous montre qu’il sait aussi chanter, Sofia Rei fait de la figuration et Jesse Harris, grand songwriter devant l’éternel (et dans le genre il est très bon), est la caution business-hipster-NewYork, inutile pour un public européen tout à fait déconcerté. Mais… pourquoi ? Parfois, il faut savoir dire : laisse, ce sont des Américains, on ne peut pas comprendre.

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Masada String Trio + Mycale + Banquet of the Spirits play Masada ou John Zorn sans John Zorn

Aïe aïe aïe il est déjà 8h moins dix, le concert commence à la demi et évidemment j’habite à l’autre bout de Paris. J’attrape un bout de fromage et me précipite dans le métro direction Bobigny, la banlieue nord du neuf trois avec des gens extrêmement dangereux dedans. Ce qui paraît dangereux une fois sortie c’est surtout ce qu’il y a dans la tête des décideurs politiques et des urbanistes quand ils décident en toute conscience de mettre une voie rapide en plein milieu d’une ville, de faire finir un tram au milieu de nulle part ou d’installer des trottoirs seulement après avoir installé les voitures sur des voies inaccueillantes au possible. Quand on marche en direction du théâtre MC93, on a l’impression de longer une aire d’autoroute. Et je ne vous parle même pas de la continuité du tissu urbain entre Paris ou Bobigny, ou comment dissuader et les uns et les autres de circuler de part et d’autre d’une frontière dont on a tout fait pour la rendre infranchissable. Sur ce, j’ai un quart d’heure de retard.

Masada String trio

Le MC93 est au 1, boulevard Lénine, juste après l’avenue Maurice Thorez, dans un renfoncement pavé bordé d’arbres mignons. Dans le neuf trois, on a plein d’argent pour construire des salles de spectacle, du coup toutes les moches villes ont la culture à portée de main, c’est merveilleux. Sauf qu’il n’y a pas probablement pas beaucoup de Balbyniens dans la salle ce soir — c’est un sujet qui mériterait enquête : y a-t-il un public autochtone pour de tels festivals ? Banlieues Bleues fait un vrai travail de sensibilisation, mais pour quel résultat ? À l’entrée tracteurs et tracteuses ouvrent la voie : c’est bientôt l’heure du festival La Voix est libre aux Bouffes du Nord (10-12 mai), mais aussi du duo Noémi Boutin/Marc Ducret (27 avril) et de la rencontre Quatuor Béla/Albert Marcœur (27 mai) à l’Atelier du Plateau. Le concert a déjà commencé, aussi me demande-t-on de rentrer dans la salle par le deuxième étage : elle est pleine. Et tout en bas, sur une grande et belle scène, un trio qui paraît tout petit : Mark Feldman est au violon, Erik Friedlander au violoncelle et Greg Cohen à la contrebasse.

Le Masada String trio, comme les deux formations suivantes, jouent les compositions de John Zorn en se les appropriant. Pas question ici d’être bon élève, les morceaux ont été lâchés dans la nature, maintenant, à eux de les tordre, de les couper en tranches, de les saucissonner, d’autant plus que le chef d’orchestre n’est pas là ce soir. Le problème quand on arrive précipitamment du boulot au concert, c’est de rentrer dedans. Là, j’ai besoin de balades et de promenades musicales pour m’apaiser et me sortir de ma journée ; le Masada String trio m’en donnera une. Ce n’est pas suffisant. Et encore, ceux qui ont écouté les premiers morceaux se sont pris du gros free en pleine tronche, une introduction qui rappelle un peu la méthode zornienne à Marciac : vingt minutes de folie pour vider la salle de ceux qui ne savent pas ce qu’ils sont venus voir, et ensuite on peut commencer les choses sérieuses. À Banlieues Bleues ce serait plutôt le contraire : les gens ne cessent d’arriver et de trébucher dans le noir sur les pieds de ceux qui étaient à l’heure. Pardon. Ça s’installe maladroitement et ça écoute. Mark Feldman est fidèle à lui-même : il arrive toujours à faire en sorte qu’on se demande à un moment ou à un autre comment il sort ces sons de son violon. Grâce au vaudou peut-être ? Pourtant, pas beaucoup d’expérimentations barrées du côté de ce trio ce soir : des mélodies très « zorn », qui me donnent pour la première fois une sensation de déjà entendu… C’est beau mais c’est un peu loin.

Mycale

Alors à la pause je me rapproche. Et je fais bien. Le quatuor lyrique Mycale me lave de mon cerveau et me permet enfin de descendre d’un étage pour respirer un peu. De gauche à droite : Brooklyn, Israël, France et Maroc, Argentine. Ayelet Rose Gottlieb, Basya Schechter, Malika Zarra et Sofia Rei Koutsouvitis se distribuent une partition a cappella qui fonctionne par superpositions, où polyrythmie et contrepoints amènent de la profondeur. Bon, mais quand on a dit ça, en fin de compte, on n’a pas dit grand chose. Le souffle : voilà ce que je retiens de cette partie. Le leur, et le mien. Son passage, sa circulation, qui allège chacune, et donc l’ensemble — et quand je dis l’ensemble, j’entends scène et salle. Une parole partagée à la fois singulière et commune : de l’hébreu, de l’espagnol, des onomatopées, des bruits, du rythme. De la difficulté de la performance aussi, et de la satisfaction de l’avoir accomplie. Ou de la joie, juste de la joie. Quand, comme chez Paul Claudel, « de la parole du poète il ne reste plus que le souffle » (Cent phrases pour éventails).

La pause est courte, les lumières ne se rallument même pas avant l’entrée du plat de résistance, le très attendu banquet des esprits. Non mais rien qu’à la lecture du nom du groupe, on se dit que son initiateur doit être un peu barjo. En fait non, il ne l’est pas un peu, il l’est énormément. Membre de The Dreamers, le percussionniste Cyro Baptista a réuni Brian Marsella aux claviers, Shanir Blumenkranz à la basse et au oud et Tim Keiper à la batterie, ou, comme l’a si bien formulé ma voisine, « Tony Williams dans le corps des frères Hanson » (debout sur la photo ci-dessous). Pour un banquet, c’est un banquet. On en a à bouffer. Les premières notes forment une tempête qui fait table rase de ce qui a précédé : place à la fête. Cyro Baptista, un énorme chapeau à poils vissé sur le crâne, a l’air de disposer d’un réservoir inépuisable d’objets en tout genre pour utilisations diverses, incluant le fait de faire l’hélicoptère. Shanir Blumenkranz, dont je n’avais jamais entendu parler, est bluffant : déjà, il joue de la contrebasse, de la basse et du oud, rien que ça (contrebasse qu’il prêtera à Greg Cohen pour le rappel). Ensuite, de loin, il a l’air placide et calme des bassistes qui groovent à mort, comme si de rien n’était (comme par exemple Jean-Luc Lehr). Le groupe donne l’impression d’avoir fait plus que de s’approprier les compositions de John Zorn : de les avoir réinventées. Du coup, ce ne sont pas des interprètes qui jouent devant nous, mais des créateurs d’un judéo-free rock jouissif qui allie intelligence musicale et folie furieuse.

Banquet of the Spirits

En fait de marathon, ce sont deux heures seulement qui clôturent le festival Banlieues Bleues. Malgré les nombreux applaudissement, hurlements et autres tapements de pieds, nous n’avons pas droit à un rappel digne de ce nom. Tout cela est passé très vite, et aurait mérité d’être un peu plus aéré, d’autant que la musique le méritait. Paradoxalement, alors que ce concert n’était pas un concert de John Zorn (et tant mieux !), il m’a fait pour la première fois toucher du doigt le nerf de sa musique : quelque chose de très contradictoire, à la fois généreux et obsessionnel, déluré mais certainement pas hasardeux.

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Vous êtes au fin fond de la campagne française. Comme d’habitude, vous avez surestimé vos capacités thermiques. Vous avez froid. Les vaches, blasées, ne prêtent aucune attention à votre passage en voiture sur les petites routes du Gers. Après une heure de montée et descente de collines très vertes, une longue file de véhicules divers vous indique que vous êtes arrivé à Marciac. Il est huit heures, le concert commence à neuf. Vous trouvez une place serrée serrée à droite d’une entrée privée, ornée de trois panneaux : « INTERDICTION DE STATIONNER SUR AU MOINS 6 METRES SOUS PEINE D’ENLEVEMENT », probablement une production d’un être hostile au jazz, au festival, ou aux deux. Vous comptez : 6 pas, exactement. Parfait. Direction le foie gras.

Sur la place du village midi-pyrénéens, un jeune groupe de musiciens joue du manouche pour un vieux public attablé, l’église locale est cachée par moultes tentes blanches qui abritent toutes sortes de bonnes choses, mais déjà une file de spectateurs impatients se dirige vers le chapiteau. Vite, vite, un sandwich – décevant. D’une fenêtre rugit Michael Jackson, d’une porte soupire une dame, dans la rue défilent les gens, repus. Le lieu saint est un peu à l’écart – vous devez marcher dix minutes, douze pour les feignants. France Inter commente en direct sur votre gauche, une entrée vipe se gargarise sur votre droite, pendant que la bière du voisin coule sur votre T-shirt déjà pas franchement réchauffé dans la queue de poinçonnage des billets et d’enfilage de bracelets, façon pigeon. La salle est immense. Vous, vous êtes tout au fond en petit là-bas, sur les gradins, en placement libre, et vous regardez défiler avec émerveillement 6000 personnes vers leur siège numéroté en plastique. Que des amoureux du jazz ! Enfin, presque.

A votre gauche est installée une jeune femme apparemment délaissée, à votre droite cinq cinquantenaires atterris là par hasard, qui se demanderont à chaque morceau s’ils restent ou pas, et ce jusqu’au dernier. Le chapiteau est à présent quasiment plein, quand le brouhaha s’éteint pour laisser place, projeté sur trois grands écrans, au clou du spectacle :

Incrédulité et stupeur : après le silence, les acclamations des habitants des villes mentionnées. Evidemment, Toulouse l’emporte. Vous n’avez pas le temps de vous remettre de vos émotions que déjà une voix s’élève pour présenter la première partie : né en Israël, célèbre et bôgoss, Avishaï Cohen entre sur scène. Le contrebassiste joue aujourd’hui les tubes de son dernier album Aurora et quelques nouvelles compositions difficilement repérables, tant elles ressemblent aux anciennes : pop jazzy mâtinée de oud et de percussions orientales, très easy listening, très plaisantes ou très ennuyeuses, c’est selon. Le guitariste et joueur de oud Amos Hoffman est excellent, Itamar Doari aux percus est impressionnant, Shai Maestro assure au piano avec le sourire, et Karen Malka fait les choeurs et les maracas, histoire de pas rester plantée comme une dinde sur le plateau sans rien faire (heureusement elle est jolie). Tout le monde prend son solo, Avishaï, qui chante mieux qu’il ne joue de la basse, met un peu de temps à arrêter de faire ses gammes pour finalement prendre un superbe chorus et tomber le T-shirt – qu’il a certainement moins rafraîchi que vous -, bref, la croisière s’amuse, stand up général, reprise collective du fameux « la-la-la-la », trois rappels, dont « Alfonsina y el mar », une reprise d’une chanson de Mercedes Sosa qui tire une larme à votre voisine de gauche, et c’est la pause.

Cette programmation absurde a le mérite de rendre les choses claires : Avishaï fait (avec talent) toujours la même chose. Une fois, ça va. Une musicologue improvisée prétend qu’il se cherche. Bien bien bien. Au moins, lui, il est content. Votre bracelet ne vous sert de rien pour sortir du chapiteau et aller vous refroidir encore un peu plus sur ce qui reste d’herbe aux alentours, tandis qu’intervient le deuxième clou du spectacle :

C’est amusant de constater que les deux invités du festival les plus récurrents sont Wynton Marsalis et John Zorn, à savoir un digne représentant de la tradition jazzistique et un digne représentant de « la musique inutile » , selon le merveilleusement novateur Richard Galliano, qui a la finesse, en tant que musicien bien installé, de remettre en place ceux qui jouent l’après-midi (en l’occurrence, Emile Parisien), qui, paraît-il, font « la révolution dans le vide ». Effectivement, c’est moins risqué de ne pas faire de révolution du tout.

Sur ce, The Dreamers, c’est-à-dire

John Zorn : direction, compositions, saxophone alto

Marc Ribot : guitare

Kenny Wollesen : vibraphone

Jamie Saft : piano, claviers

Trevor Dunn : basse

Joey Baron : batterie

Cyro Baptista : percussions.

Et paf. Zorn porte son éternel treillis maronasse, et cette fois-ci, on le voit de près, grâce aux écrans. Mal rasé et complètement miro, il ne prête aucune espèce d’attention aux spectateurs et n’a d’yeux et d’oreilles que pour ses musiciens, dont il commande les gestes avec précision et ravissement. Le majeur sur la tête, le thème reprend, un doigt pointé, un solo, une pince, le tempo. Ce sont ses compositions : le thème est très écrit, mais tout le reste est instantané. Il connaît si bien ses musiciens qu’il arrive à tirer le meilleur de chacun d’eux : grands chorus de Jamie Saft ce soir, et un Marc Ribot très en forme. Cyro Baptista n’hésite pas à utiliser tous ses gadgets, Kenny Wollesen est vibrant ; quant au duo basse/batterie, il est inébranlable, comme d’habitude. Trevor Dunn est particulièrement remarquable lors d’un morceau où les autres partent dans de folles improvisations tandis que lui joue les deux mêmes lignes de basse tout le temps. Rien à faire, il a le groove.

The Dreamers, c’est la version calme de Zorn, et pourtant, il vide la moitié de la salle. Quand ceux qui détestent sont partis, ceux qui adorent ont la place de se déchaîner. Juste devant la scène se regroupent les fans, les vrais. Alors, Zorn, qui n’avait jusque là pas tourné la tête en votre direction, revient pour trois rappels, dont un collage de trois thèmes de Masada sur lequel il joue du saxophone. Aux mélodies claires succède une géniale effervescence rock et des improvisations free, devant un public enthousiaste et ravi. Mais dans tout ça, on reconnaît une patte, celle d’un grand musicien.

Vous qui pensiez dormir à minuit, il est deux heures, et vous êtes loin de chez vous. Mais ça valait l’coup : vous êtes réchauffé.

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Une fois n’est pas coutume, Franpi me convie à participer à une chaîne de moral entre blogueurs : je dois citer trois choses qui me sapent le moral…

1. Me faire appeler « femelle » par le vendeur d’un magasin dans lequel je suis entrée.

2. La suppression de l’émission d’Anne Montaron, À l’improviste. Je suis partagée entre la tristesse de l’état de la culture, et quand je dis « état de la culture », je ne veux pas dire « état matériel de la culture », qui, quoi qu’on en dise, a de la ressource, mais « état de la vision de la culture », entre mépris grossier et ignorant et cloisonnement stérile.

3. Le nombre de gens qui vont entendre parler de ça de ça par rapport au nombre de gens qui vont entendre parler de ça.

…et trois choses qui me le rendent.

1. Le sourire d’un(e) inconnu(e).

2. John Zorn, The Dreamers, vol. 14 (en ce moment).

3. N’importe quoi de Christian Bobin, mais toujours avec parcimonie.

À mon tour de passer la plume à d’autres : Apostille, Maître Chronique et Martine.

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Ce n’est pas sans une certaine émotion Ils sont fous ces Juifs ! On a l’impression en entrant au MAHJ (Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme), rue du Temple en plein centre de Paris, de partir pour trois mois en Californie : sas de sécurité, sacs et vestes à l’infrachépakoi, un par un et dans l’ordre s’il vous plaît. Une fois dans la cour, en revanche, tout est calme. Les pavés, les murs, les colonnes, les gens qui vendent des disques et des M&M’s, l’accordeur au fond là-bas qui prépare le piano, les quelques bancs qui traînent, la tour de régie… Seuls un ou deux personnages en costume et oreillette vous rappellent où vous êtes.

Vous êtes dans la cour du MAHJ et vous allez voir Mark Feldman et Sylvie Courvoisier interpréter des pièces du Book of Angels puis John Zorn, Trevor Dunn et Joey Baron improviser sur des images de Wallace Berman. Il est 19h00, il fait doux, le ciel est bleu. Vous êtes prévoyante, vous avez pensé aux Figolu et à la bouteille d’eau. Vous croisez quelques têtes connues. Vous apercevez l’éternel treillis couleur boue de Zorn et vous vous retenez de crier « Johnnyyyyyyy » comme une hystérique. Il est 19h30. Vous avez faim. Comme personne n’aime les Figolu, vous les mangez seule. Vous feuilletez le programme. D’avril à août, le Musée accueille une exposition sur la Radical Jewish Culture new yorkaise et la ribambelle de manifestations qui va avec : concerts, projections, lectures, confs… Avant ce soir, Anthony Coleman est venu (piano solo), et David Krakauer n’est pas venu à la clarinette – la faute au volcan ; après ce soir ce sera au tour du trio de Ben Goldberg puis de Frank London et Lorin Sklamberg. Il est 20h00. Fait frisquet. La cour s’est bien remplie dis donc. C’est marrant, le public est très mélangé : y’a des jeunes des vieux des dreads des lisses des bouts pointus des bouts ronds des Juifs et des pas Juifs. Vous allumez votre septième cigarette en regardant avec horreur et incompréhension votre paquet presque vide. Il est 20h30. Vous avalez la dernière gorgée d’eau. Il est 20h40. Le concert commence.

La très jolie pianiste Sylvie Courvoisier et son virtuose de mari le violoniste Mark Feldman disent jouer la musique de Zorn. En fait, ils n’en font qu’à leur tête. Le Book of Angels affleure ici ou là, mais ce n’est qu’au détour d’un thème qui sert de prétexte à de magistrales improvisations qui témoignent de longues années de complicité. Le duo est splendide. Finesse dense, légèreté appuyée, tout ici n’est que contrastes qui se donnent l’air de ne pas y toucher. Les cordes sont frottées pincées grattées torturées jusqu’à la moëlle par deux musiciens qui en font ce qu’ils veulent. La fluidité des transitions est impressionnante, l’aisance à l’archet de Monsieur est à couper le souffle, les mains de Madame sont invisibles. Ils ne sont pas deux ils sont mille !

Mille à applaudir en tout cas, c’est sûr. La cour transpire le plaisir de jouer et celui d’écouter. Les deux magiciens se font des sourires, se regardent, s’attendent et quittent la scène main dans la main. 50 minutes plus tard, vous vous êtes dégourdi les jambes, vous avez assisté à une dispute entre une vieille abonnée du Musée qui demande où sont les sièges, les murs et le toit et une employée exaspérée, vous vous êtes vous-même disputée avec une autre vieille, riche et laide abonnée qui se plaignait de la fumée de cigarette tout en refusant de quitter votre place chèrement acquise et vous avez terminé les Figolu, ça y est, John Zorn, Trevor Dunn et Joey Baron montent sur la scène, saxophone brandi. Derrière eux un immense écran voit défiler des films de Wallace Berman, « figure légendaire de la Beat Generation » : noir & blanc, coupures, juxtapositions, reprises… Pas de répétition, le trio improvise en acte. La musique est aussi folle que les images : emballement, hurlements, reprises, on dirait que Zorn fait la course avec son saxophone. Derrière, le batteur et le contrebassiste assurent un inaléniable groove, on se demande comment ils font pour ne pas broncher… même quand ils bronchent précisément. Ce curieux phénomène a pour conséquence un déhanchement incontrôlable et quasi systémique de la moitié inférieure du corps alors que, d’apparence, la musique tend plutôt vers le free.

Assez vite, alors qu’on aurait pu croire à un adoucissement rythmique fonction du film, on se rend compte que le trio ne cherche pas à coller aux images, mais à en rendre la couleur, l’atmosphère. Zorn a réclamé à grands cris qu’on éteigne toutes les lumières. On ne voit plus qu’un immense carré noir et blanc où se succèdent à toute allure des images et des symboles hébraïques, une femme et son bébé, une étrange suspension, la mer, une maison sur la mer, un enfant les doigts dans la bouche qui regarde d’un oeil intrigué la caméra, des arbres… À l’oreille aussi se succèdent prises de parole, solos aussi courts que percutants, indications sommaires du leader aussitôt comprises par ses deux acolytes, formés par vingt ans de compagnonage, accélérations, ralentissements. Ils ne s’arrêtent pas, c’est une demi-heure, une heure ininterrompue de baffe sonore en pleine gueule. D’ailleurs la vieille riche et laide est partie.

Le public obtient un rappel avec satisfaction – le déhanchement systémique devient sérieux. Le film est fini, les lumières sont rallumées, le ciel est noir à présent, et une mer de têtes hurle toutes sortes de choses au trio qui revient sur scène. Encore un bon quart d’heure de concert – de rock ! il y a des jeunes debouts – qui achève de transformer en urgence médicale ce qui paraissait bénin au début, et vous voilà livrée à vous-même, censée aller vous coucher alors que vous avez la patate pour au moins trois semaines. Vous traînez un peu sur les pavés, vous déambulez, vous vous faîtes gentiment raccompagner vers la sortie, alors vous vous consolez avec des falafels sur les marches de l’église la plus proche et puis vous rentrez chez vous à pied, à la lumière des lampadaires de Paris, en vous disant que des concerts comme ça, devrait y’en avoir plus souvent.

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Ce qui est bien dans la vie, c’est qu’on a toujours quelque chose à découvrir. Parfois pas des moindres.

Et ce qui est bien chez Zorn, c’est qu’il reste toujours quelque chose à découvrir dans sa discographie, dans un de ses groupes, dans un de ses albums, ou même dans un de ses morceaux. L’année dernière je gravis une trentaine de marches et autant d’euros pour l’apercevoir, loin devant en bas en tout petit, caché derrière sa capuche, diriger une petite formation (Marc Ribot guitare, Greg Cohen contrebasse, Carol Emmanuel harpe, Kenny Wollesen vibraphone, Cyro Baptista percussions) puis un choeur lyrique accompagner Clotilde Hesme et Mathieu Amalric dire le Cantique des Cantiques dans « Shir Hashirim ». Je m’attendais à du gros son, il n’en fut rien. Mélodies chantantes, aériennes, bulles de musique s’envolant de la harpe, interruption à cause d’un malaise dans le public, solos de guitares accoustiques assez décevants, grand manitou de dos, et un remarquable vibraphoniste. On s’en souvient.

Naked City, rien à voir. Ou plutôt si. « Y’en a ». Comme dirait notre tzadikologue national, les influences du groupe étant : Ennio Morricone, Napalm Death, Ornette Coleman, John Barry, Henry Mancini, Johnny Mandel, Georges Delerue, Jerry Goldsmith, Charles Mingus, Eric Dolphy, Paul Bley, Bob Demmon + The Astronauts, Little Feat, Ruins, Booker T. and the MGs, Colin Wilson, Albert King, Chuck Brown, Jean-Luc Godard, Orchestra Baobab, Terauchi Takeshi, EM Elanka, The Accused, The Meters, Yakuza Zankoku Hiroku, Mickey Spillane, Tony Williams’ Lifetime, Old, Anthony Braxton (…), on imagine la bouillie. Ça ressemble en fait une juxtaposition. Une façon de saper tout ce qui précède par tout ce qui suit. Le bebop tue le métal qui tue la country qui tue la variété qui tue le rock qui tue le contemporain qui tue la pastorale qui tue… Lyotard se régalerait. Que reste-t-il alors ? Un meurtre généralisé : une nouvelle naissance. Qui fait rire ou pleurer, c’est selon. Qui ne laisse pas indifférent en tout cas.

Une musique qui interpelle, une musique dont on se demande comment elle a été reçue à l’époque (1989), une musique dont on se demande comment on a fait pour passer à côté tout ce temps-là, une musique qui est l’objet d’une exposition à elle toute seule en ce moment au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris, une musique qui réveille notre attention assoupie, parfois avec une certaine violence, en définitive une musique qui fait du bien, comme un noyau en perpétuelle fusion dont on aurait loisir de suivre telle ou telle brûlante coulée.

Que reste-t-il maintenant ? Masada !

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