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Posts Tagged ‘Silencio’

Vous avez vu Mulholland Drive ? Vous n’avez rien compris et avez ensuite cherché des interprétations sur Internet ? Vous faites semblant de penser que David Lynch est un réalisateur ex-cep-tion-nel alors que vous préférez regarder tranquillement Papy fait de la résistance avec Popol sur les genoux ? Ce post est fait pour vous.

Il y a des moments dans la vie où tout ce qu’on cultive depuis des années : la force, l’indépendance, le féminisme, le je-m’en-fous-du-regard-des-autres, tombe tout d’un coup, à cause d’un détail invisible pour l’entourage, entièrement à l’eau. Et on se retrouve à stresser sur le choix de ses chaussures vingt mètres avant l’entrée du dit-détail, alors que d’habitude les chaussures ça sert juste à ne pas attraper froid. C’est finalement en talons rouges — moi qui ne porte jamais de talons — que je me suis retrouvée devant un immense type à lunettes : « Vous êtes sur la liste ? » — Euh… oui… enfin euh… je crois.

David Lynch a ouvert un club à Paris il y a quelques mois, le Silencio, d’après le club de Mulholland Drive. En fait, à part le cadre de scène et les rideaux rouges, c’est juste un club pour riches. D’abord, la descente de marches interminables donne l’impression de s’enfoncer dans le métro, à l’arrivée un écran plasma où une jeune femme regarde les visiteurs l’air absent. C’est le film d’accueil, qui précède l’accueil en vrai : une autre jeune femme, en chair et en os celle-ci, vérifie une seconde fois que je suis bien sur la liste. On sait jamais, des fois que des gueux anonymes auraient réussi à pénétrer dans le saint des saints en trompant Cerbère. Et me voilà dans le club proprement dit, à savoir : une succession de petits salons, de couloirs et de bars design, aux murs dorés et surtout, surtout, très — très — faiblement éclairés. Comprenez : on se prend des portes tout le temps. On ne voit rien. David Lynch est manifestement très sensible aux problèmes écologiques qui secouent la planète, d’ailleurs, pour aider les bébés phoques, la bière (Heineken – bouteille – sans verre) est à 10 euros. « Ah oui quand même », laisse-je échapper malgré moi, sous le regard méprisant de trois jeunes hommes munis de cocktails dont je n’ose même pas imaginer le prix.

Moi, manante, je m’installe sur un siège en forme de cercueil (what the f*** ??), vais fumer dans un patio noir décoré avec des faux troncs d’arbre et dont l’entrée est une vitre fumée, manque de me casser le nez, repère tout de même la caméra de surveillance, reviens dans mon cercueil, zut il est pris, ah ça y est le concert commence.

Les premiers coups de grosse caisse sont donnés avant même que les fameux rideaux n’aient commencé à s’ouvrir. Wax Poetic est dans la place, man — ça, c’est pour l’accent new yorkais, à pleurer de rire quand ils essayent de parler français. Ce soir, Ilhan Ersahin (claviers, saxophone), Gabriel Gordon (guitare acoustique, voix), Sissy Clemens (voix), Kenny Wollesen (batterie), Zeke Zima (guitare) et Tina Kristina (basse) jouent l’album sorti au début du mois, On A Ride, et le cinquième du groupe. Je connaissais déjà Istanbul, qui date d’il y a quelques années : de la drum & bass assez expérimentale, avec beaucoup de sons captés dans les rues de la ville. Quelle ne fut pas ma surprise à l’écoute de la dizaine de thèmes pop pur jus, bien lisses, bien propres, mais tout à fait efficaces — enfin pas suffisamment pour que les Français que nous sommes s’approchent spontanément de la scène. Il a fallu qu’ils nous le demandent — LE truc que les Américains ne comprennent pas, mais qu’est-ce qu’on peut bien foutre tassés au fond ? Personne ne sait.

J’écoute en écrivant l’album en question et, hélas, la postproduction a lissé les maigres aspérités que j’ai pu entendre hier soir. C’est voulu sans doute, mais pas nécessairement très heureux. De plus, plusieurs chanteurs et chanteuses sont invité(é)s sur le disque et absents sur scène, et vice versa. Certains manquent, comme Kenny Wollesen, dont la folie douce (à l’œuvre chez John Zorn ou Bill Frisell) aurait égayé l’enregistrement, et d’autres non, comme, au hasard, Norah Jones. Plus lisse, tu meurs. C’est dommage, parce que les mélodies sont belles et les musiciens excellents. Je cherche des influences possibles mais comme, de mon point de vue, la pop ça ressemble à tout, c’est difficile.

Néanmoins, Wax Poetic a l’immense mérite de se renouveler à chaque album : trip-hop, drum & bass, pop… Les musiciens vont et viennent entre les disques et les concerts autour du noyau dur Ilhan Ersahin – Gabriel Gordon. Si ce dernier est une belle découverte, je connaissais Ilhan Ersahin depuis Istanbul (lire l’article sur Citizen Jazz), où il retourne d’ailleurs aujourd’hui pour inaugurer son nouveau club, le Nublu, du nom de son label (sur lequel est sorti On The Ride) et de l’autre club, qui existe déjà à New York. Deux clubs exclusivement consacrés à la création contemporaine indépendante, dans tous les styles. Ça doit valoir le coup d’œil.

Au bout d’une petite heure, c’est déjà fini, et les applaudissements sont si faibles que la question du rappel ne se pose même pas. Mais n’allez pas croire que c’était par manque d’enthousiasme pour la musique, au contraire ! C’est une marque d’estime : plus on est riche, moins on donne. Peu de lumière, peu de morceaux, peu d’applaudissements. Logique.

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