Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Lydie Salvayre’

Je passais dix années dans une étrange république.
Un jour j’ouvris les yeux et je me vis. Mon visage était laid. J’avais le rire faux, l’âme neurasthénique. Une main m’empoignait la poitrine, et la tordait. Ma vie, je la portais comme on porte un sac.
Je sus qu’il fallait fuir.
Je pris des autoroutes. Je traversai des mers, des fleuves et quatre continents. J’avançais vite et sans me retourner. Comme on s’évade après un meurtre. Parfois, je fus tentée de renoncer à ce voyage et revenir à mon sommeil abject. Mais jamais, cependant, je ne relâchais mon rythme. je voulais m’écarter d’un pays où les hommes s’éteignent à force de se soumettre.

Me voici parmi vous, après ma longue nuit.
Et revenue à moi.
À chacun je demande : avez-vous vu un homme ?
Je cherche un homme. Je cherche un homme avec des yeux pour voir, une langue pour jurer et par-dessous une âme.

Résultat d’une commande de France Culture pour le Festival d’Avignon en 2001, Contre est un texte écrit par Lydie Salvayre en vue d’une lecture musicale, aux côtés des guitaristes Serge Teyssot Gay et Marc Sens. Présenté en public, il existe maintenant sous la forme d’un livre-disque publié chez Verticales.

Contre est un texte d’engagement, qui s’écoute comme on écouterait une longue phrase de révolte, dite en un souffle, laissant celle qui la prononce essoufflée, comme après une course. « Je cherche un homme » ; « Je » cherche l’humanité, perdue au milieu d’une société corrompue et ravagée par la souffrance et la peur. S’il est possible qu’en live, ce texte souligné par les improvisations des guitares fasse l’effet d’un coup de massue, à la lecture, il paraît un peu généraliste. Sous couvert de dénonciation, on ne parle que « des hommes », de « ils », et d’un « je », sans qu’on sache à quoi correspondent ces pronoms. Car qui sont « les hommes » ? « Les hommes » n’existent pas, il n’y a que « des » hommes, multiples et uniques. On a l’impression qu’un « je » idyllique s’oppose à une masse de bêtes. Les quelques anecdotes racontées ci et là sont présentées comme représentatives d’un « nous » jamais défini.

Lydie Salvayre est psychiatre, aussi souvent dans ses textes transparaissent des opinions ou des constats qui semblent être nés dans le cabinet. « Je dois vous préciser que dans la république d’où je viens, se détester dans les familles est une coutume ancienne et toujours strictement observée. » S’il n’y avait que dans notre république ! Il y a la haine triste et la haine de pouvoir, et il me semble que l’on doit s’efforcer de les distinguer, aussi difficile cela soit-il.

De ce portrait des faiblesses humaines, on se demande comment on peut se relever. Contre ? Je veux bien, mais pour quoi ? Si les relations de pouvoir sont au fondement de notre organisation sociale, qu’est-ce qui pourrait bien la faire changer ? Rien.

Je crois que les relations de pouvoir sont effectivement maîtresses dans à peu près tous les domaines de la vie, mais je crois aussi, inexplicablement, qu’une certaine confiance en l’être humain est possible. Comme une sorte de flash de survie. Traduite par la musique, peut-être ? Serge Teyssot Gay et Marc Sens créent une ambiance sonore planante et liquide, jusqu’à la fin où le « contre » rallie enfin les instruments et relie les souffles. L’art comme résistance.

Read Full Post »