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De l’autre côté du miroir

Après une création l’année dernière à la Dynamo de Banlieues Bleues, le groupe franco-anglais Tweedle-Dee, l’un des derniers-nés du collectif Coax, donnait un concert de sortie de disque le 2 mai 2013 au Studio de l’Ermitage. En première partie, un duo du collectif rouennais des Vibrants Défricheurs : Petite vengeance.

tweedleDifficile de demeurer indifférent face à n’importe quelle production du collectif Coax. Très présent sur les scènes jazz et actuelles, soutenu par les institutions, il héberge une petite vingtaine de formations qui ont en commun une recherche sur le son comme matière, un refus plus ou moins radical de la narration et une esthétique un peu garage, un peu punk, un peu noise, selon les groupes. Beaucoup de traitements électroniques, de transformations et de saturations traversent ces musiques, qui se sont choisi ce nom ironique : « coax » signifie « amadouer, cajoler » en anglais. Et pourtant, c’est bien une forme d’hypnose enjôleuse qui s’est produite ce 2 mai au Studio de l’Ermitage. Contrairement à Radiation 10 qui, lors d’un concert dans la même salle en décembre, fonctionnait par déplacements de la matière et mouvements organiques, Tweedle-Dee commence par détruire toute attente avant d’en reconstruire d’autres — et c’est là qu’il faut se laisser faire.

Après un premier morceau en forme de nettoyage à l’eau de javel où les voix se superposent les unes aux autres pour former une cacophonie harmonieuse, sorte de cascade où chaque jet d’eau tombe à un rythme différent mais où tous arrivent finalement en même temps en bas, le deuxième morceau repart sur de nouvelles bases. Nous voilà embarqués dans un tissu englobant, une ouate sonore où chaque micro-événement ouvre une fenêtre différente. L’esprit divague, flotte parmi mille préoccupations étrangères à la musique, et pourtant portées par elle. Je renonce assez vite à distinguer entre les musiciens tant c’est l’ensemble qui crée la dynamique — les quelques moments d’improvisation solistes sont presque malvenues, car ils nous arrachent à notre torpeur. J’allais écrire « douce torpeur » mais je me suis ravisée : elle n’a rien de doux, cette torpeur, elle serait même un peu violente. Elle déplace les lignes, elle fait ressurgir l’enfoui, elle endort pour mieux réveiller.

Les morceaux apparaissent inégaux : le retour parfois de la superposition de plaques tectoniques, à la façon du premier morceau, casse complètement le nuage ouaté, et certaines utilisations de l’électronique en font un peu trop — c’est trop fort notamment, comme souvent. Mais veut-on rester dans l’hypnose tout un concert ? Tweedle-Dee ne préfère pas, et pourquoi pas.

Robin Fincker : saxophone ténor, clarinette
Julien Desprez : guitare
Alex Bonney : trompette, laptop
Fidel Fourneyron : trombone, tuba
Kit Downes : orgue
Dave Kane : contrebasse
Yann Joussein : batterie

Avant Tweedle-Dee, une sucrerie : Petite vengeance, le duo vibrant de Raphaël Quenehen et Jérémie Piazza. Où le batteur fait en même temps de la guitare et le saxophoniste parle dans son instrument. C’est très fragile, toujours sur le fil, avec des silences… mais c’est drôle, bien vu, bourré d’idées. Ça voyage en Amérique, de la country à la parodie. Et puis ça chante, avec les instruments, de petites mélodies ciselées, joyaux de simplicité efficace. Miam.

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Vous sortez du métro, vous râlez, on vous bouscule, il fait froid et vous n’avez pas voulu mettre de chaussures couvertes ce matin en sortant de chez vous, parce que vous venez du Sud, et que vous en avez marre de céder au diktat du froid parisien, surtout en septembre. Vous êtes stupide et énervée. Vous êtes à Château rouge.

Ou alors vous arrivez à pied depuis République, c’est pas compliqué, c’est tout droit, et vous avez observé avec une curiosité amusée la métamorphose de la ville : partie d’un quartier aisé sans être bourgeois vous débarquez entre deux gares sous la ligne 2, Tati occupe un immeuble entier, on vous propose du maïs et des Malboro tous les mètres, et devant vous s’étale un large choix de robes à paillettes très flashy et très laides. Vous êtes à Château rouge.

Vous quittez le boulevard et vous vous enfoncez dans les rues parallèles, et vous passez devant toute une rangée de marchandises vendues à la sauvette ; vous êtes en plein quartier africain. C’est un peu court, jeune femme : l’Afrique, c’est vaste, tout de même. Quel(s) pays ? Aucune idée. En tout cas quand vous entrez rue Léon dans l’Olympic café, le décor est blanc sur fond noir. Ça doit être le seul endroit de la rue où pas un Noir ne met les pieds. Pourtant vous dégustez un très bon mafé, vous admirez les tentures africaines kitsch, dont vous vous demandez si elles ont été faites pour se faire de l’argent sur votre dos en rigolant et en vous pointant du doigt, ou si elles ont carrément été achetées chez Ikea.

À ce moment-là vous vous faites engueuler par votre ami(e) parce que vous n’avez aucun goût et que, en plus, de toute façon, vous n’aimez rien. Vous n’aimez que l’art élitiste, les caves de dix personnes, les blagues de gens cultivés et la musique inaudible. Vous êtes tout le temps en train de râler, vous faites chier, pis j’en ai marre, j’me casse ! Et le concert commence.

Un vieux type aimable comme une porte de prison vous interdit avec un ricanement sadique d’emporter votre bière en bas, vous la finissez d’une traite, vous toussez, vous déposez cinq euros dans le vase préposé : « 1 euro minimum », ah oui, ça doit être de la musique élitiste, vous essuyez le regard de l’affreux, et vous descendez lentement – vous avez la tête qui tourne après un verre de Grim cul sec – les escaliers. Dans la salle, il n’y pas grand monde. Un noble journaliste de jâze observe la scène avec attention et hauteur – il sait, lui -, quelques têtes éparpillées ouvrent de grands yeux. Si votre ami(e) fume, il/elle est en haut, dehors. Sinon, il/elle en bas, au bar. Vous vous installez sur une banquette inconfortable au possible, tiens, d’ailleurs, j’en ai une à vendre juste , et vous écoutez Oxyd, c’est-à-dire :

Alexandre HERER: rhodes
Olivier LAISNEY: trompette
Julien PONTVIANNE: saxophone
Matteo BORTONE: basse
Thibault PERRIARD: batterie.

C’est un concert de sortie de disque : Onze heures Onze. (Faudrait faire des enquêtes sur les noms parfois.) Ils sont tous jeunes, beaux et forts. En musique of course. Ils n’ont pas 30 ans, ils jouent dans une cave obscure pour 1 euro minimum, mais ils attirent du monde. Peu à peu, la salle se remplit, et quand vous quittez votre banquette pour aller chercher à votre tour un breuvage quelconque, vous vous apercevez avec stupéfaction que devez traverser un mur humain pour sortir de la salle. Au fond, l’ambiance est détendue ; vous pouvez discuter sans recevoir de regards outrés/dédaigneux/bien-pensant du beauf de la rue des Lombards qui écoute du jâze, vous entendez de la salle les murmures des paroles, mais c’est agréable, comme une berceuse. Vous êtes en confiance. Pas de doute : les jeunes ont un avenir dans le jazz.

C’est un peu agaçant ces sentences de mort permanentes sur le jazz. Ça bouillonne ! Encore faut-il avoir la curiosité d’aller voir. Même si la musique entendue ce soir ne vous emballe pas complètement, vous sentez la graine qui germe dans ces groupes. Contrairement à leurs aînés, pas de leader affiché, pas d’étalement virtuose. Cette génération n’a rien à prouver d’autre qu’un fort esprit de groupe, des compositions souvent nées de plusieurs plumes, et leur capacité à se débrouiller pour trouver des dates et réaliser des disques dans une époque qui dévolue fort peu d’argent à ces choses-là.

Vient ensuite MeTaL-O-PHoNe, un trio métallique qui comprend

Benjamin FLAMENT : vibraphone, percussions

Joachim FLORENT : contrebasse

Elie DURIS : batterie.

Ils se présentent eux-mêmes comme un laboratoire de musique de chambre électronique. C’est une assez bonne description : sons torturés, malaxés, pressés, bidouillages en tout genre – la contrebasse a quatre pieds, le classique + les pédales à effets, rythmes répétitifs, installation d’une transe, montées en puissance, dont on regrette qu’elles ne soient pas couronnées par des explosions – bientôt ! -, bref toutes choses qui rappellent l’Electric Epic de Guillaume Perret ou Ways Out de Claude Tchamitchian, pour prendre un exemple de la génération précédente. MeTaL-O-PHoNe a un son, indéniablement. Que ça plaise ou pas, ça se remarque.

Eux sont membres du collectif Coax, qui est récemment devenu aussi un label, qui fait des trucs vachement biens, comme produire des supers groupes de jazz-rock-jazz, organiser des concerts et même un festival, faire connaître les musiciens et les projets, tout ça tout ça… Vous entendez ce nom au vol, vous vous précipitez sur leur myspace, vous écoutez tout ce qui bouge et fourmille en ce moment sous la ville.

Vous avez été le témoin d’un soir de la création musicale au présent, de l’extrême contemporanéité de l’art, vous avez capté dans l’air les particules en mouvement, qui bientôt se figeront pour donner naissance à quelque chose de stable, mais qui aussitôt sera secrètement bouleversé par de nouvelles fourmis. Vous, vous êtes une fourmi avec un appareil photo mental, et c’est déjà pas mal.

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