Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Chroniques’ Category

De temps en temps, une petite bulle d’eau poétique éclate dans l’air, derrière vous, comme si de rien n’était. Vous vous retournez, et tout un paysage est déroulé devant vos yeux, un paysage de nature, de montagnes, bleu, vert, jaune. Attendez encore un peu et un animal surgira de derrière les fourrés.

Florin Flora

L’animal, c’est Florin Flora, un Chilien installé à Paris qui a composé, joué et enregistré seul tous les morceaux de ce premier album solo, Terciopelo — velours. Pop et folk lointaine, chantée en espagnol et accompagnée à la guitare, à la batterie, au violon, au banjo, à la mandoline, au clavecin, à l’accordéon, au xylophone et j’en passe, Terciopelo nous raconte ses histoires au creux de l’oreille. À la fois gaies et mélancoliques, les compositions sont un entrelacs de sensations, de souvenirs et de rêves, qui convoquent des paysages mais aussi une multitude de personnages, du plus vieux au plus jeune (« Los Niños de mi Casa »). Comme si Florin Flora se mettait dans la peau de tous les âges de la vie, afin de retrouver le sien.

Read Full Post »

Lueurs du réveillon.

L’année 2011 a été riche en musiques, malgré la pluie de sauterelles qui s’est abattue sur la culture. Pas un mois sans une pétition pour sauver un lieu, une association, une action… Il y a de moins en moins de gens pour faire de plus en plus de choses. Alors tout le monde s’y met. Des artistes aux administrateurs en passant par les journalistes, tous plus ou moins payés. La résistance passe par de petites actions, parfois invisibles. À sa modeste échelle, ce blog, comme tant d’autres (voir les liens ci-contre), essaye de faire connaître les musiques qu’il juge dignes d’intérêt. Et il y en a tellement ! Cette petite sélection est loin de faire le point sur l’année qui vient de s’écouler. Elle veut juste rappeler à la mémoire de ses lecteurs qu’il y a beaucoup de résistants.

En 2011, on a aimé les ambiances répétitives, un peu psyché, souvent planantes, toujours voyageuses.

– En Europe de l’Est avec Yom And The Wonder Rabbis et ses vœux d’amour : With Love (Buda Musique). Grand succès pour le clarinettistes klezmer Yom qui a cette année retourné sa veste : en lieu et place des standards klezmer, voici de l’électro rock improvisé. Avec Manuel Peskine aux claviers, Sylvain Daniel à la basse et Emiliano Turi à la batterie, il se balade dans des paysages désertiques et rêveurs et escalade des collines en forme de fabuleuses montées en puissance, le tout habité par un espoir triste, mais un espoir tout de même.

– En Turquie avec le Night Rider de Ilhan Erşahin‘s Istanbul Sessions (Nublu). Du groove, du groove et encore du groove. Toute la nuit. Tant qu’il y a de la vie, il y a de la musique. Le bassiste Alp Ersönmez, le percussionniste Izzet Kizil et le batteur Turgut Alp Beyoğlu accompagnent le saxophoniste Ilhan Erşahin dans les boucles entêtantes des rues d’Istanbul, la ville qui ne dort jamais.

– Au Mali avec Kouyaté-Neerman : Skyscrapers And Deities (No Format) — Élu Citizen Jazz. Rencontre choc entre le vibraphone (David Neerman) et son cousin malien le balafon (Lansiné Kouyaté), rythmés par Antoine Simoni à la contrebasse et David Aknin à la batterie. De la relecture magistrale du « Requiem pour un con » de Gainsbourg aux matchs d’improvisation des percussions, ce parcours entre les gratte-ciels et les dieux, la modernité et la tradition, l’électrique et l’acoustique, est formidablement réussi.

En 2011, on a trouvé que Jeanne Added avait fini de prendre son envol.

– L’EP que Jeanne Added a sorti sur le label Carton a confirmé que la chanteuse et bassiste avait trouvé son chemin musical. Accompagnée par Maxime Delpierre et aux claviers à la guitare et Thomas de Pourquery à la voix, elle compose une musique sur un poème de Robert Walser, reprend Prince et ajoute un tube sur la pile mondiale des chansons d’amour avec « I carry your heart » (également présent sur Yes Is A Pleasant Country, en trio avec piano et saxophone). Une forme qui peut paraître aride (voix, basse), mais dont toute la beauté réside précisément dans la simplicité et la nudité.

En 2011, le label Emouvance a sorti son cd de l’année : merveilleux, comme d’habitude.

– Le trio Amarco : Vincent Courtois (violoncelle), Guillaume Roy (alto), Claude Tchamitchian (contrebasse), n’a pas fini de nous balader dans les souffles de l’improvisation. Trio de cordes, de chambre, de prouesses. Trio d’archets tantôt lyrique tantôt colérique. Ou l’art de l’écoute, de l’échange et de l’instant porté au sommet. Si elle prend toute son ampleur en concert, cette musique a été remarquablement bien captée sur cet enregistrement.

En 2011, on a pris une baffe ronde sortie en 2010.

Jean Louis (chronique sur Citizen Jazz ) : Aymeric Avice (tp, effects), Joachim Florent (cb, effects), Francesco Pastacaldi (dr, effects), a décidé d’écrire en Morse son dernier message à la terre. C’est la fin du monde. Dépêchez-vous de rêver, d’imaginer, d’inventer votre musique – livre – théâtre – poème – dessin – sculpture – maison – association – action – journal – poterie – parterre – signal – fusée – éclairage – visage – cœur – enfant –

Read Full Post »

Neuf musiciens du collectif EMIL (Expériences Musicales et Improvisées en Lorraine) se retrouvent dans Les 1000 Cris pour porter la voix de la soprano Géraldine Keller. Le titre est trompeur : il ne s’agit nullement de murmures, mais révélateur : les oxymores et les antiphrases s’entrechoquent dans cette musique qui en contient 1000 à elle seule.

Parolière, parlée, lyrique ou instrumentale, la magnifique voix de Géraldine Keller s’insère parfois conformément parfois à rebours de nos attentes dans l’écrin que les musiciens ont fabriqué pour elle. Les 8 textes (il y a 9 morceaux dans le disque) sont extraits de plusieurs livres différents et n’ont pas été écrits pour l’occasion : ce sont des poèmes, en français, en allemand, en langue inconnue (« Ango Laina » de Rudolph Blümner), ce sont des récits poétiques (Antonio Gamoneda) ou des extraits de paroles rituelles recueillies dans Les techniciens du sacré par Jérôme Rothenberg, comme la « Liste des mauvais rêves chantée pour comprendre et guérir les âmes errantes » qui clôt l’album. La chanteuse s’empare de ces paroles de multiples façons : 1000 cris et 1000 murmures, mais aussi 1000 respirations, chansons, collages, aérations, montages, pyramides, vagues…

Les compositions de François Guell (saxophone alto) et Nicolas Arnoult (piano Wurlitzer, accordéon) font voyager le big band dans moult pays musicaux : Christophe Castel (sax ténor), Michael Cuvillon (sax alto et soprano, flûte), René Dagognet (trompette, buggle), Charlie Davot (batterie, percussions), Jean-Luc Déat (basse électrique, contrebasse), Eric Hurpeau (guitare) et Jean Lucas (trombone) sont remarquables de fluidité dans leur manière de passer d’un genre à l’autre sans faire de façons. Bruitisme et expérimentations sonores sont de mise, mais également pop, chanson, ambiance et paysages originaux colorent l’album de 1000 nuances inattendues. Contrairement à ce que le graphisme de la pochette laisse entendre avec ce métal anguleux, le très beau travail d’orchestration accueille avec finesse et souplesse la voix de Géraldine Keller.

Et Joyeux Noël !

Read Full Post »

Toutes les musiques populaires étudiées à travers le prisme des postcolonial studies dans une superbe revue universitaire.

Fondée en 2002 par Samuel Étienne, Gérôme Guibert et Marie-Pierre Bonniol, Volume ! est une revue universitaire semestrielle consacrée aux musiques populaires. Musiques actuelles, hip-hop, métal, rap, musiques électroniques… tout ce qui n’est pas « savant » a droit de cité. Après des dossiers consacrés à l’art de la reprise, au rock et au cinéma, à la sociologie, le dernier numéro de Volume ! (8-1, 2011) s’intéresse à la musique noire.

De la samba brésilienne (Christian Marcadet, « La samba : un genre populaire chanté emblématique, ni afro-descendant ni occidentalisé, mais spécifiquement brésilien ») au tango argentin (Christophe Apprill, « Les métamorphoses d’un havane noir et juteux… Comment la danse tango se fait “argentine” »), en passant par une relecture de pochette (Sarah Etlinger, « Beyond the Music : Rethinking Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band », en anglais), et bien évidemment le jazz, le voyage est traversé par une même question : « Peut-on parler de musique noire ? ». On s’en doute, il n’y a pas qu’une seule réponse. Il s’agit ici d’offrir au lecteur des entrées thématiques, transversales et passionnantes dans toutes les musiques populaires.

Lire sur Citizen Jazz la suite de la chronique de cette excellente revue !

Read Full Post »

Des turqueries, du support numérique, des labels qui bricolent et un peu de théâtre.

Alors que paraît aujourd’hui le premier épisode de la mini-série consacrée à la campagne du Front de gauche, vous vous demandez certainement où en est la mini-série qui nous occupe ici, à savoir Jazz in Istanbul. Pas de panique ! Quelque peu ralentie par des événements extérieurs superflus tels que travail-travail-travail-nauséedelaturquiemaisçavapasser-travail-travail, elle arrive.

Le dossier des Chroniques stambouliotes est, lui (sigh), publié sur Citizen Jazz : il brosse le portrait d’une musique à la fois extrêmement vivante et un peu sinistrée, où les expérimentations sont tolérées mais pas franchement bienvenues, où les standards le disputent à la musique traditionnelle locale, et où les rares qui inventent leur chemin songent à déménager… Difficile, dans un pays où la fréquentation des lieux de culture est loin d’être aussi évidente qu’en France, de défendre des musiques inclassables. Ainsi, les quelques perles que nous avons dénichées sont pour la plupart installées à l’étranger : le saxophoniste İlhan Erşahin, le chanteur poly-instrumentiste arménien Arto Tunçboyacıyan, le guitariste de free jazz Umut Çağlar ou encore le clarinettiste et performer Oğuz Büyükberber. Pourtant, dans chacune des musiques de ces artistes, aussi différentes soient-elles, on retrouve une sonorité orientale faite de mélange à la turque — car, malgré ce que (se) racontent les Turcs, leur pays est sans doute l’un des plus mélangés au monde. L’ « identité turque » n’existe que grâce à ses multiples composantes, des Arméniens aux Grecs en passant par les Kurdes et les Syriaques. Mais le temps de l’assassinat d’un Hrant Dink n’est pas si loin, comme en témoigne la violence de l’accueil de la chanteuse kurde Aynur Doğan par les spectateurs à l’Istanbul Jazz Festival

Arto Tunçboyacıyan © Alix de Cazotte

En attendant d’explorer de nouveaux chemins de traverse turcs, voici quelques endroits où fureter.

Le blog de Jean-Jacques Birgé, collaborateur occasionnel de Citizen Jazz, regorge de trésors inexplorés, tels que cette musique de film inédite, enregistrée en 2000 avec Philippe Deschepper (guitare), Yves Robert (trombone) et Eric Echampard (batterie — aperçu la semaine dernière au Studio de l’Ermitage au sein du très beau trio On Air du pianiste Benjamin Moussay avec Arnault Cuisinier à la contrebasse). Birgé est lui-même au synthétiseur et à la flûte. Son dernier billet, « Après le disque / Lettre ouverte à la presse papier » se demande pourquoi la presse papier spécialisée ignore aussi ostensiblement les enregistrements numériques disponibles sur internet, souvent gratuitement, alors que l’édition est reconnue depuis longtemps (avec notamment publie.net). On pourrait en rajouter une couche en se demandant pourquoi les supports papier en général (comme la communication des artistes et des labels) rechignent (certes de moins en moins) à prêter attention au support numérique, comme si le papier apportait une caution inexplicable à la qualité des écrits qu’il accueille, au regard des nombreux « oublis » dont ils font preuve. Gageons que cette tendance s’atténuera au fur et à mesure… Pour ce qui est de la musique improvisée, outre les œuvres de Jean-Jacques Birgé, vous pouvez jeter une oreille du côté du label Sans bruit, dont le catalogue est aussi exigeant qu’immatériel.

Un autre label, matériel celui-là, bricole avec du papier et des ciseaux : il s’agit de Carton, qui comprend deux branches : la série Croix-Croix, « XP, noise et toutes les choses que ma mère n’écouterait pas du tout » et la série Bâton, « rock, pop, folk et les musiques que ma mère qualifierait de trop fortes, mais lui rappelant sa jeunesse ». On y croise Jeanne Added (solo et trio), Irène, Lunatic Toys, OK… bref toutes formations défricheuses et vivantes (morceaux disponibles en écoute sur le site). Récemment, on en a entendu un échantillon au festival vendéen Vague de Jazz, dont le compte rendu est paru aujourd’hui sur Citizen Jazz, aux côtés de musiciens aussi formidables que Joëlle Léandre, Vincent Courtois, Alexandra Grimal ou encore Thomas de Pourquery.

Enfin, vous pouvez aussi jeter un coup d’œil à mon blog consacré au théâtre, Jetées, renfloué ces derniers temps avec la polémique Castellucci et le coup de poing Pascal Rambert, sans oublier la colonne de droite de blog-ci, où sont annoncés quelques concerts dignes de ce nom. Bonne semaine !

Read Full Post »

Huitième solo(s), Serendipity du guitariste Olivier Benoît.

Serendipity. Quel étrange terme : mélange de sérénité et de passion antique, prédiction enfumée d’une Pythie au langage onirique, il sonne comme un bouquet composite. Et de fait, l’ouverture du solo d’Olivier Benoît est double : à un arrière-fond horizontal et saturé s’ajoute le travail du grain de l’instrument. Mais quel instrument ? La guitare !

Elle est méconnaissable, et pour cause : à la suite de la musique improvisée, Olivier Benoît aurait pu dire, avec le compositeur contemporain Fausto Romitelli, qu’il ne s’agit pas de composer avec les sons, mais de composer les sons. Comme les Préhistoire(s) d’Edward Perraud ou La Longue marche de Benjamin de La Fuente, Olivier Benoît détourne son objet premier pour aller chercher des sonorités jusque-là inconnues, et faire des découvertes inouïes — Serendipity, n. m. : heureux hasard, belle trouvaille.

Lire la chronique entière sur Citizen Jazz

Read Full Post »

Le festival Jazz à part (Rouen) proposait cette année une projection du film The Connection. Voici le texte de l’introduction qu’on m’a invitée à faire.

« Le festival des mécréants » ! Voilà comment le magazine de cinéma Positif titre sur l’édition de 1961 du festival de Cannes. Face à la « consternante nullité de la sélection française, où l’on reconnaît sans peine les choix pontifiants de notre lama culturel, le pénible M. Malraux », le film de Shirley Clarke fait l’effet d’un boulet de canon. « Richesse clandestine » du festival pour les uns, « point de départ » pour les autres, « tant sous l’angle de la forme et des méthodes de production que de l’influence exercée », The Connection est la révolution de l’année. S’il est amusant de lire des critiques aussi définitives sur un film qui est tombé dans un relatif oubli, il n’en reste pas moins que c’est la première fois que l’illusion réaliste est remise en cause de manière aussi directe au cinéma.
Trois fois un des personnages dit à la caméra : « Non mais, qu’est-ce que vous croyez que vous regardez, un film porno ? … » Quand dans une interview les Cahiers du cinéma reprochent au film de Shirley Clarke un certain voyeurisme, elle répond : oui, c’est exactement l’effet recherché. Dans The Connection, le spectateur est un voyeur.

Qu’est-ce qu’il regarde ? Une bande de drogués attendre leur « connection », c’est-à-dire leur dealer, dans un appartement miteux et exigu. Au loin, on entend les bruits de la ville. Certains personnages sont blancs, d’autres sont noirs. Ils ont accepté qu’on les filme pour un documentaire en échange de l’argent qui leur servira à acheter leur dose d’héroïne, mais regardent la caméra avec défiance. Ils parlent peu. Pour patienter, ils jouent et écoutent du jazz. Ça ressemblerait presque à du Beckett, si ce n’est que Cowboy, le dealer, finit bel et bien par arriver, accompagné par un invité imprévu…

Le scénario a été écrit en étroite collaboration avec l’auteur de la pièce de théâtre dont il est tiré, Jack Gelber. Nous sommes à la toute fin des années 50, aux Etats-Unis. La pièce a été créée à New York en juillet 59 par une troupe d’avant-garde : le Living Theatre. Pour la première fois, on a fait monter sur scène des Noirs et des Blancs, indifféremment : dans la préface Jack Gelber précise qu’aucune règle concernant la couleur de la peau des acteurs ne doit présider au casting. Pour la première fois, des personnages interpellent directement les spectateurs, pour les provoquer ou leur proposer une cigarette. Les junkies prennent leur fix sur le plateau : à l’époque, c’est une révolution. Le théâtre ne désemplit pas pendant deux ans.

Au théâtre comme dans le film, ce sont les mêmes musiciens qui jouent. Freddie Redd est au piano, Jackie McLean l’accompagne au saxophone alto, Michael Mattos est à la contrebasse et Larry Ritchie à la batterie. C’est Freddie Redd (qui a aujourd’hui 83 ans) qui a écrit toutes les compositions à partir du texte de la pièce pour la création. Il existe un disque, Music from The Connection, qui est sorti sur le label Blue Note en 1960, un an avant la présentation du film de Shirley Clarke à Cannes. Au début et à la fin, le même morceau de Charlie Parker est diffusé sur le vieux phonographe de l’appartement. L’hommage au père spirituel laisse bien sûr son empreinte sur la musique de Freddie Redd, qu’on pourrait définir comme appartenant à la grande famille du hard bop. Mais il a composé pour l’occasion des thèmes en étroite correspondance avec le sujet de la pièce. La musique scande le temps morcelé des drogués, comme une sorte de pacemaker. Face au silence de l’attente, à l’intrusion de la caméra et au manque, palpable, des hommes réunis là par nécessité, le jazz devient l’autre de la parole, le seul lieu où chacun peut être véritablement avec l’autre, muet.

Pourquoi le jazz ? Pour aller avec la drogue bien sûr, mais aussi parce que l’improvisation est un élément esthétique primordial de l’œuvre toute entière : les interventions du réalisateur et du cameraman tout au long du film font plus penser à un work in progress qu’à un travail fini. Le jazz aussi, parce que c’est la musique du collectif par excellence. L’improvisation se fait à plusieurs simultanément, et se nourrit de chacun de ses participants, sans hiérarchie aucune. Exactement comme le film montre des Noirs, des Blancs, des biens portants, des malades, des intellectuels, des ignorants, des drogués et des non drogués… Sur le mur une inscription : Heaven or Hell, which road are you ? Enfer ou Paradis : de quel côté êtes-vous ? La question est un piège. Pour Jack Gelber et Shirley Clarke, le mal et le bien ne sont pas si faciles à démêler, car tout le monde est connecté. Solly, le plus éduqué de la bande comme l’appelle un autre personnage, est là aussi, à attendre son fix, comme les autres.

The Connection n’est ni une apologie ni une condamnation de la drogue. Le film se contente de témoigner d’une vérité, et, en même temps, de brouiller les pistes : où est la fiction ? où est la réalité ? Pour tout le courant de cinéma expérimental américain des années 60, porter un message politique ne suffit plus : il faut intervenir dans le réel, inquiéter le spectateur, jusqu’alors trop confortablement installé dans son siège de velours. On montre le cinéma en train de se faire : est-ce un film de fiction ? un documentaire ? Ou même le making of d’un documentaire en train de se faire ? Les musiciens s’appellent par leurs prénoms, les personnages parlent directement à la caméra, qui est portée à l’épaule par un cameraman dont on se demande s’il ne finira pas par plonger lui aussi dans la drogue… Jackie McLean, entre autres, joue son propre rôle : il est lui-même à cette époque, dans la vraie vie, un héroïnomane.
The Connection est loin des clichés simplistes sur le jazz et la drogue. Leurs liens sont complexes et contradictoires : si le jazz participe de l’état de transe du drogué, est-il possible de le comprendre, c’est-à-dire de le ressentir, totalement sans être sous l’emprise de la drogue ? Mais, à l’inverse, est-ce que la drogue n’empêche pas le jazz d’advenir ? L’un des personnages, Ernie, s’est vu forcé de mettre son instrument au clou pour pouvoir se payer sa dose. La connection, c’est le dealer, le passeur de drogue et le passeur de transe, mais ce sont aussi les connexions qui existent entre les personnages et la musique, les acteurs et le public, le rêve et la réalité.

Le trouble est jeté, avec l’espoir, pour le théâtre et le cinéma d’intervention, que, selon les mots de Julian Beck, codirecteur avec Judith Malina du Living Theatre, « si nous pouvions être amenés à sentir, sentir vraiment quoi que ce soit, nous trouverions toute cette souffrance intolérable, la douleur trop forte pour être supportée, que nous pourrions y mettre fin, et que, devenus capables de sentir, nous pourrions vraiment éprouver la joie de tout le reste, la joie d’aimer, de créer, de vivre en paix, et d’être nous-mêmes. » Dans The Connection, c’est le jazz qui est le lieu privilégié de cette communion avec les autres et avec soi-même. Face à l’étirement du temps dû à l’attente et au manque, il est l’autre de la parole, cet endroit où une communication, paradoxalement silencieuse, peut advenir.

Read Full Post »

Oxyd Oblivious

Après l’excellent Big Pop d’Edward Perraud et Frederick Galiay, Oblivious du groupe Oxyd est le deuxième ÉLU de toute ma longue et riche carrière à Citizen Jazz.

Difficile de parler d’une musique qui semble à la fois être la synthèse d’une certaine modernité, un vaste champ de défrichage et, en même temps, l’affirmation d’une identité de groupe. Oblivious, enregistré sur le label Juste une trace, est le deuxième album d’Oxyd, dont Alexandre Herer, qui joue du Fender Rhodes, signe toutes les compositions. Pourtant, comme dans nombre de jeunes groupes tels que Radiation 10, RockingChair ou encore Rétroviseur, pas de leader affiché dans le nom du groupe lui-même. Les arrangements sont collectifs, et l’esprit aussi. Lire la suite sur Citizen Jazz

Read Full Post »

Septième solo(s) et cinquième Soliloque, La longue marche du violoniste Benjamin de la Fuente.

Classé dans le rayon musique contemporaine chez certains disquaires, le solo du violoniste Benjamin de la Fuente pourrait aussi bien se trouver au rayon improvisation. Les 9 pièces qui le composent sont des improvisations très travaillées en post- production et mâtinées d’électronique et de divers effets électroacoustiques, à tel point que l’on ne reconnaît pas toujours le son de l’instrument.

« L’électro, dans ce disque, me permet juste de « sortir » du violon, mais très légèrement, d’apporter une dimension poétique, basculer vers la situation acousmatique. C’est intéressant parce que c’est un disque de violon, on connaît l’instrument, et puis tout à coup on glisse et modifie notre écoute. Je m’en sers toujours finalement pour renouveler l’écoute, rafraîchir la perception, sortir du cadre. »

Benjamin de la Fuente vient du monde de la musique contemporaine et a mis depuis peu un pied dans celui de l’improvisation, aux côtés de musiciens tels que Bruno Chevillon ou Eric Echampard dans le groupe Caravaggio : La longue marche raconte le chemin parcouru  et en fait la synthèse. À l’image du dernier morceau, « Got Rid Of The Shackles », qui veut dire « se libérer des chaînes », il s’agit d’aller ailleurs et de se libérer des catégories pour ne créer que ce que l’on a envie d’entendre.

Playlist de l’émission : « Got Rid Of The Shackles ». En écoute ici (29 avril) et en podcast . Mensuelle, elle est diffusée le vendredi entre 20h et 21h, insérée dans le corps de Jazz à part de Pierre Lemarchand, émission d’une heure sur l’actualité des musiques improvisées, sur Radio HDR à Rouen et Principe actif à Evreux.

Read Full Post »

Sixième solo(s) et quatrième Soliloque, For Better Times du pianiste Andy Emler.

« Oeuvre orchestrale pour pianos multiples » : c’est ainsi qu’Andy Emler définit son propre solo, For Better Times, sorti sur le label La Buissonne en 2008. Grâce à la technique du re-recording, Andy Emler superpose les prises de piano solo (il va jusqu’à huit à la fois) de façon à obtenir une polyphonie véritablement orchestrale. For Better Times est un solo démultiplié : joli paradoxe. Est-ce un refus de la nudité ? Si « l’art du solo, c’est l’art de se mettre à poil », comme il le dit lui-même, pourquoi se réfugier derrière un montage polyphonique, aussi réussi soit-il ? C’est que le centre de l’oeuvre se trouve précisément entre les couches sonores, dans leur rencontre, dans les interstices, les passages et les lignes de fuite. C’est ce centre décentré qui crée la profondeur de champ caractéristique du jeu de piano d’Andy Emler.
Citations de Messiaen, de Ravel, reprise du tube de son big band, le Mégaoctet avec « Crouch Touch Engage »… Andy Emler se régale du jeu des reprises et des clins d’oeil avec une jubilation virtuose très reconnaissable.

Playlist de l’émission : « There is only one piano left in this world ». En écoute ici (25 mars) et en podcast . Mensuelle, elle est diffusée le vendredi entre 20h et 21h, insérée dans le corps de Jazz à part de Pierre Lemarchand, émission d’une heure sur l’actualité des musiques improvisées, sur Radio HDR à Rouen et Principe actif à Evreux.

Read Full Post »

« Newer Posts - Older Posts »